Cuba : la mort d'Oswaldo Paya, un accident ou un attentat politique ?

02/12/13 à 10:32 - Mise à jour à 10:32

Source: Le Vif

Oswaldo Paya, le plus célèbre des dissidents cubains, est mort, le 22 juillet 2012, sur une route de campagne. Simple accident de la circulation? Pour sa fille, aucun doute: il s'agit d'un attentat politique, qui marque le durcissement de la répression. Elle en appelle à l'aide d'une juridiction internationale.

Cuba : la mort d'Oswaldo Paya, un accident ou un attentat politique ?

© Reuters

Pourquoi avoir choisi l'exil aux Etats-Unis, en juin dernier, onze mois après la mort de votre père?

A Cuba, la pression était devenue trop forte. L'attentat contre mon père n'a pas mis fin aux persécutions. Au contraire. Un de mes frères, par exemple, a été ostensiblement pris en filature pendant des semaines par la Sécurité de l'Etat [NDLR : la police politique]. Ma grand-mère, terrorisée, recevait en pleine nuit des appels téléphoniques anonymes, où on lui annonçait que je serais tuée.
Sur Internet, un blog progouvernemental a soudain vu le jour, comme par enchantement. On pouvait y lire : "La veuve d'Oswaldo Paya et sa fille jouent avec le feu [en s'exprimant dans les médias internationaux], sachant qu'elles risquent à tout moment quatre ans de prison." Ce n'est pas tout. Certains de mes camarades d'université et leurs parents ont été convoqués par la police afin qu'ils justifient de leurs liens avec moi. Leur méthode est éprouvée. Quand la Sécurité de l'Etat s'en prend à une personne, l'intimidation s'abat sur l'ensemble de son entourage familial, amical, professionnel. Il s'agit d'isoler un individu dans toutes ses dimensions sociales.

Vous affirmez que la mort de votre père n'est pas accidentelle. Comment en être sûr?

La déposition d'Angel Carromero, citoyen espagnol et conducteur de la voiture de location où se trouvait mon père, lui a été extorquée [conseiller à la mairie de Madrid, il codirige Nuevas Generaciones, l'organisation des jeunes du Parti populaire (PP)]. Lors de son procès à La Havane, il a dû certifier qu'il avait perdu, seul, le contrôle de ce véhicule sur une route déserte. Mais, une fois libre, de retour en Espagne, il a expliqué ce qui s'est réellement passé.
En fait, la voiture était constamment suivie par un véhicule banalisé. Or ce dernier a violemment embouti l'arrière de la voiture, et l'a projetée dans le fossé. Mon père et son collaborateur, Harold Cepero, sont morts. Mais le conducteur et le passager qui se trouvait à l'avant, le Suédois Jens Aron Modig [dirigeant des jeunes chrétiens-démocrates de son pays] n'ont été que légèrement blessés. Ils ont été transportés à l'hôpital, où on leur a inoculé une drogue sédative.

Puis ils se sont réveillés dans une cellule de prison infâme, infestée de cafards, en compagnie de détenus cubains de droit commun. Pendant les interrogatoires, brutaux, un gardien disait à Carromero : "Tu es bien jeune pour perdre la vie ici." Et aussi : "Si tu ne modifies pas ta version des faits, tu vas rester de longues années à Cuba..." Afin d'échapper à cet enfer, l'Espagnol a accepté de réciter, devant une caméra vidéo, la version des policiers. Puis il a dû signer son propre faux témoignage, reconnaissant qu'il était le seul fautif de la perte de contrôle du véhicule.

Condamné à quatre ans de prison pour homicide par imprudence, il a rapidement été extradé vers l'Espagne, où il purge sa peine en liberté, mais avec un bracelet électronique. Des dizaines d'autres éléments invalident la version des autorités cubaines. Et puis je n'oublie pas qu'avant l'"accident" fatal mon père vivait déjà sous des menaces de mort en permanence. Ni qu'il avait été victime, une première fois, d'un accident de la circulation suspect, dans lequel lui et ma mère avaient failli perdre la vie.

Que comptez-vous faire?

En appeler à la communauté internationale. Nous disposons de suffisamment d'informations pour réclamer une enquête indépendante en vertu du concept de "juridiction internationale", selon lequel certains crimes sont si flagrants qu'ils doivent être poursuivis au-delà des frontières. Mon père a été le lauréat 2002 du prix Sakharov, délivré par l'Union européenne; nous espérons que la haute représentante de l'UE pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, Catherine Ashton, soutiendra notre démarche.

En Espagne, dont mon père possédait également la nationalité, nous avons engagé une procédure, à Madrid, devant le haut tribunal de l'Audience nationale. Elle a été rejetée en première instance, mais nous avons fait appel. Nous avons, par ailleurs, soumis notre dossier à l'Organisation des Etats américains, dont le siège est à Washington. Enfin, nous aurions aimé compter avec l'appui du Conseil des droits de l'homme des Nations unies, basé à Genève. Mais, le 12 novembre dernier, Cuba [ainsi que la Chine, la Russie et l'Arabie saoudite] y a été élu pour trois ans. Une honte absolue pour l'ONU.

Depuis que Raúl Castro a succédé à son frère à la tête de l'Etat, en 2008, l'impression dominante est celle d'une lente modernisation...

C'est une fausse impression, malheureusement. Au contraire, on assiste depuis deux ans à un durcissement de la répression. Pendant le seul mois d'octobre, on a dénombré 909 cas d'arrestations arbitraires ! Les détentions "de courte durée", en particulier, sont le modus operandi du moment.

Cette pratique consiste à emprisonner régulièrement un opposant, pendant douze ou vingt-quatre heures, de façon à détruire sa vie sociale et professionnelle. La pratique médiévale des "actes de répudiation" perdure, elle aussi : à l'instigation de la police politique, une foule chauffée à blanc se réunit devant le domicile d'un opposant pour l'insulter, jeter des projectiles sur sa maison, voire l'agresser physiquement.

En juin dernier, un jeune militant de notre organisation, le Mouvement chrétien de libération [MCL], a ainsi été agressé à la machette. Il n'a toujours pas récupéré l'usage de sa main droite. Imaginer que Raúl Castro est plus souple que son frère est une erreur. Les agents de la Sécurité de l'Etat agissent avec un sentiment d'impunité totale. L'attentat contre mon père le démontre largement.

Quid des réformes économiques?

Annoncées avec tambour et trompette, elles participent avant tout d'une opération de marketing destinée à moderniser l'image du régime aux yeux de la communauté internationale. Le gouvernement a ouvert la voie à l'auto-entrepreunariat, certes, et cela permet à certains Cubains de vivre un peu moins mal, même si la liste des nouveaux métiers autorisés frise parfois le ridicule : clown de rue, vendeur de cacahuètes, cireur de chaussures...
Mais l'autorisation administrative d'exercer un métier indépendant reste soumise au bon plaisir des fonctionnaires. Autrement dit, l'essence de cette réforme est le contrôle social. Il s'agit de distribuer des privilèges afin de consolider les rapports de féodalité. A La Havane, certains magasins ou petites salles de cinéma ont dû fermer leurs portes il y a peu : leurs propriétaires étaient jugés peu sûrs, politiquement. A l'inverse, tous les grands paladares [restaurants privés] appartiennent à des membres de la nomenklatura.

Quels sont les objectifs du Mouvement chrétien de libération?

Il ne s'agit pas d'une organisation religieuse, c'est un mouvement pacifique qui défend des valeurs chrétiennes telles que l'équité ou la justice. Il réunit environ 1600 sympathisants, qui se battent, avec les moyens du bord, pour la liberté d'expression. Au-delà, nous réclamons l'organisation d'un référendum calqué sur celui qui, en 1988, avait permis aux Chiliens de mettre fin, de manière pacifique, à la dictature de Pinochet.

Comment expliquer la facilité avec laquelle vous et cinq membres de votre famille avez pu quitter Cuba?

Le gouvernement juge toujours préférable que les dissidents soient en exil plutôt qu'en prison. C'est moins coûteux pour lui, en termes d'image. Cela dit, pour le moment, je préfère, moi aussi, me trouver hors de Cuba. Depuis l'attentat contre mon père, nous savons que les agents de la Sécurité de l'Etat sont capables de tout.

Propos recueillis par Axel Gyldén

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