Copenhague veut légaliser les drogues douces pour étouffer les réseaux criminels

18/03/13 à 10:33 - Mise à jour à 10:33

Source: Le Vif

Afin d'étouffer les réseaux criminels qui en tirent profit, l'édile de la capitale danoise veut légaliser le commerce des drogues douces. A titre expérimental, l'Etat se chargerait de leur vente.

Copenhague veut légaliser les drogues douces pour étouffer les réseaux criminels

© Image Globe

Frank Jensen n'a rien d'un hippie. Avec ses cheveux courts et sa mise soignée, cet amateur d'opéra et de Jean-Sébastien Bach a plutôt l'air d'un premier de la classe. Pourtant, le maire (social-démocrate) de Copenhague, la capitale danoise, a bien de quoi effrayer le bourgeois. Dès son élection à l'hôtel de ville, il y a un peu plus de trois ans, ce pilier du Parti social-démocrate - il fut ministre de la Recherche, puis de la Justice - a fait approuver par le conseil municipal un projet visant à légaliser la vente du cannabis. En septembre 2012, un deuxième texte, adopté à 43 voix contre 12, prévoit la légalisation de cette "drogue douce" à titre expérimental, pour une durée de trois ans, afin que l'Etat puisse contrôler sa distribution et sa commercialisation.

Rapprocher les pouvoirs publics des consommateurs

"Notre idée n'est pas de faire en sorte que davantage de gens consomment une substance aussi nuisible que le cannabis, explique l'édile au Vif/L'Express. Mais nous voulons couper l'herbe sous le pied des criminels qui amassent des fortunes avec ce business." Pour la seule ville de Copenhague, le chiffre d'affaires dégagé par la vente du haschisch (résine de cannabis) et de la marijuana (herbe de cannabis) est en effet estimé à plus de 150 millions d'euros par an.

La majorité des Copenhaguois est favorable au projet, selon un sondage de l'institut TNS : 53 % sont pour, tandis que seuls 25 % sont contre (22 % se disent indifférents). Mais le gouvernement danois, également dominé par les sociaux-démocrates, s'y oppose fermement et bloque sa mise en oeuvre.

Le veto gouvernemental ne décourage pas la municipalité, qui organise, ce 15 mars, une grande conférence sur la légalisation du cannabis, en présence d'experts venant d'Amsterdam ou de l'Etat de Washington (Etats-Unis), lequel vient de dépénaliser l'usage du cannabis. L'objectif est d'alimenter le débat et de promouvoir le projet expérimental de Frank Jensen. Bref, de faire bouger les lignes. "Il faut entrer dans le vif du sujet et aborder les modalités d'application de notre plan", explique Mikkel Warming, maire adjoint (Parti rouge-vert) chargé des affaires sociales.

Certaines pistes sont déjà explorées. Première solution : la municipalité pourrait ouvrir une trentaine de points de vente à travers la capitale ; ce réseau fonctionnerait comme un monopole public, à la manière de la distribution des vins et spiritueux en Suède, où la filière alcool est entièrement contrôlée par l'Etat. Variante : le cannabis serait vendu en pharmacie, sur présentation d'une carte d'assuré social prouvant la nationalité danoise de l'acheteur. Selon la mairie, ce système présenterait l'avantage de rapprocher les pouvoirs publics des consommateurs, afin d'informer ceux-ci sur les dangers de la fumette. Spécialiste des questions d'addiction, le psychiatre Henrik Rindom approuve : "Depuis vingt-cinq ans que je travaille sur les questions de drogue, je n'ai jamais vu une seule étude qui montre une corrélation entre la répression et la baisse de la consommation", souligne-t-il.

Vers un contrôle total de la filière

Seule certitude : le Danemark ne veut pas imiter le modèle néerlandais, où la vente du cannabis est autorisée dans les coffee shops. "Bien que les fumeurs de cannabis soient moins nombreux aux Pays-Bas que dans d'autres pays européens, ce système n'a pas permis de diminuer la puissance des réseaux criminels qui contrôlent toute la filière en amont des coffee shops", argumente Mikkel Warming. Pragmatique, la mairie de Copenhague s'oriente vers un contrôle total de l'ensemble de la filière du cannabis - y compris, s'il le faut, sa culture sous serres. Seul un monopole de ce genre permettrait de priver le crime organisé d'une partie de son chiffre d'affaires. Irréaliste ? Peut-être pas. En tout cas, il ne serait pas surprenant que cet audacieux projet finisse, un jour, par se concrétiser. Car, en matière de moeurs, le Danemark est depuis longtemps imprégné d'une mentalité libérale. Le petit royaume scandinave (4 millions d'âmes) est, par exemple, l'un des premiers au monde à avoir accordé le droit de vote aux femmes (en 1915) et à avoir légalisé l'avortement (en 1939). Il est aussi le tout premier où la pornographie est devenue légale (en 1969). Quant au cannabis, il fait partie du paysage depuis 1971. Cette année-là, des hippies danois avaient envahi le quartier de Christiania, un terrain militaire en friche, pour en faire aussitôt le plus grand squat d'Europe. Aujourd'hui encore, il abrite 1 000 foyers, une crèche, des boutiques et une dizaine de bars, où plane toujours une acre odeur de cannabis.

Dans les années 1970, les nouveaux habitants de Christiania avaient transformé leur lieu de vie en une "république" autogérée, peuplée d'artistes, de musiciens, de pacifistes, d'antimilitaristes et autres "babas cool" aux cheveux longs, souvent amateurs de musique planante. Désormais moins hippie que bobo, le quartier s'est installé dans le paysage, au point de devenir un passage obligé pour les touristes en quête d'encanaillement. Mais les petits dealers à l'ancienne ont été remplacés par des membres de réseaux mafieux.

Surtout, le trafic de drogue s'est propagé à d'autres secteurs de la capitale, où la guerre pour le contrôle du marché fait rage entre les gangs de Hells Angels et ceux de la "seconde génération", selon l'expression employée par la police pour qualifier les trafiquants danois d'origine étrangère. Ces dernières années, les règlements de comptes par arme à feu sont devenus monnaie courante dans la ville de la Petite Sirène d'Andersen. "En 2008-2009, on a dénombré 40 échanges de tirs", précise Johan Reimann, patron de la police de Copenhague, qui constate l'influence croissante des gangs, lesquels compteraient 1 700 membres au total.

"La politique de tolérance zéro ne marche pas"

"J'ai du mal à comprendre le sens d'une politique qui permet au crime organisé d'amasser des fortunes sur le marché noir du cannabis, insiste Frank Jensen. L'actuelle politique de tolérance zéro ne marche pas : de plus en plus de Danois se sont mis à fumer des joints ces dernières années." Selon le maire de Copenhague, l'heure est venue d'aborder la question avec un autre état d'esprit : "Il faudrait qu'au moins une ville en Europe puisse essayer autre chose afin que l'on juge sur pièces..."

Et si l'expérience de la légalisation échouait, la municipalité saurait se montrer magnanime. D'une pirouette, Mikkel Warming, maire adjoint chargé des affaires sociales, l'assure : "Au bout de trois ans, si cela ne marche pas, il nous suffira de rétrocéder le commerce du cannabis au crime organisé. En l'état actuel, il gère cela parfaitement !"

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