Complot iranien aux Etats-Unis: "Un scénario refusé par Quentin Tarantino"

14/10/11 à 13:58 - Mise à jour à 13:58

Source: Le Vif

De nombreux experts émettent des doutes à propos de la rocambolesque tentative d'attaque terroriste iranienne sur le sol américain annoncée mardi par le ministre de la Justice Eric Holder mardi. Le point sur leurs arguments.

Complot iranien aux Etats-Unis: "Un scénario refusé par Quentin Tarantino"

© Reuters

"Un scénario refusé par Quentin Tarantino", dixit Robert Mackay, bloggeur du New York Times et du Guardian. C'est ce à quoi ressemble l'étrange affaire de complot présumé qui mêle Etats-Unis, Iran et Arabie Saoudite: une tentative d'assassinat contre l'ambassadeur d'Arabie saoudite et des attentats contre les ambassades israélienne et saoudienne à Washington. Avec pour cerveau présumé, Mansour Arbabsiar, un Américain d'origine iranienne vendeur de voitures d'occasion, en contact avec un agent américain qui se faisait passer au Mexique pour un membre d'un cartel de la drogue prêt à perpétrer cet attentat dans le restaurant préféré de l'ambassadeur saoudien... (sic!).

Bien sûr l'Iran a un passif en matière de terrorisme. Bien sûr ses relations avec les Etats-Unis et l'Arabie saoudite sont détestables depuis de nombreuses années: un câble diplomatique révélé par Wikileaks en décembre dernier citait l'ambassadeur saoudien à Washington, Adel al-Jubeir -celui-là même qui aurait été visé par la tentative d'assassinat- qui indiquait que Ryad appelait Washington à attaquer l'Iran.

Autre motif de grief contre Washington, les assassinats de plusieurs scientifiques experts en nucléaire au cours de ces derniers mois que l'Iran attribue à Israël et aux Etats-Unis. De même, le virus informatique stuxnet qui a sérieusement endommagé des centrifugeuses iraniennes et retardé la course au nucléaire, serait l'oeuvre d'Israël et des Etats-Unis, selon Moscou. Pourtant plusieurs experts américains mettent en relief les zones d'ombre de cette affaire.

Des interrogations sur la cible et le lieu visés Les assassinats commis par le régime islamique dans les années 80, "visaient des opposants à la révolution. Les attentats étaient commis par des mouvements proches et de confiance -la plupart du temps des branches du Hezbollah libanais", explique Gary Sick, spécialiste de l'Iran et ancien membre du Conseil national de sécurité, sur CNN. Au cours des 30 années de tensions entre Washington et Téhéran depuis la révolution, le régime islamique "n'a jamais organisé un assassinat ou un attentat sur le sol américain", précise Gary Sick. "Il est difficile d'imaginer que l'Iran s'en serait remis à un gang criminel non islamique pour mener à bien une mission des plus sensibles", ajoute-t-il.

L'Iran a des cibles américaines et saoudiennes beaucoup plus proches de chez lui, argumente Reza Sayah sur CNN. En effet, "la brigade Al Qods est régulièrement accusée de mener des guerres par procuration contre les troupes américaines en Irak et en Afghanistan et contre les intérêts saoudiens à Bahreïn".

Le manque de professionnalisme
"Les choses doivent vraiment tomber en morceaux à Téhéran, ou alors il s'agit d'un groupe radical qui veut semer la pagaille", explique Robert Baer, autre spécialiste de l'Iran, interrogé par le Washington Post mercredi. "Les brigades Al Qods sont bien meilleures que cela. Si elles en avaient après vous, vous seriez déjà mort", dit-il.

"Que le plus gros soutien mondial du terrorisme se serve d'un vendeur de voitures d'occasion texan et de narco-terroristes pour un attentat aussi énorme et sans précédent semble défier l'imagination", souligne Suzanne Maloney, spécialiste du Moyen-Orient à l'institut Brookings. "Cela ne ressemble pas au dispositif terroriste professionnel de l'Iran". "Il me paraît tout à fait plausible que le complot soit le fait d'électrons libres mais je ne sais pas dans quelle mesure l'armée iranienne tolère ce genre de dissidence", note-t-elle.

Par ailleurs, l'Iran aurait pu trouver une taupe plus fiable que Mansour Arbabsiar, qui se serait publiquement vanté de ses relations avec les militaires iraniens, indique Reza Sayah sur CNN.

Le rôle improbable des cartels de la drogue Comment les services spéciaux iraniens ou n'importe qui dans la chaîne de commandement auraient-ils pu faire confiance à un cartel de la drogue mexicain pour garder cette opération secrète, sachant que ceux-ci sont très probablement infiltrés par le FBI ou le DEA (l'agence américaine de lutte antidrogue), s'interroge Kenneth Katzman, un spécialiste du Proche-Orient cité par Robert Mackey.

Michael Rubin, de l'American Enterprise Institute, imagine toutefois que Téhéran aurait pu recourir à des sous-traitants mexicains car ses bras armés traditionnels, sont devenus trop facilement repérables. Mais pour Rasool Nafisi, spécialiste des Gardiens de la révolution basé aux Etats-Unis, l'implication supposée d'un cartel de la drogue mexicain et les défauts constatés dans les préparatifs du complot semblent exclure un feu vert de haut niveau.

Si les experts ont des doutes sur les motivations des forces spéciales iraniennes dans cette opération, ils en ont aussi sur son intérêt pour un cartel de la drogue. Certaines organisations criminelles mexicaines ont certes la capacité opérationnelle de mener à bien un attentat, mais elles auraient peu intérêt à provoquer ainsi la colère de Washington, avec pour effet de porter atteinte au coeur du "narcobusiness", c'est-à-dire la vente de drogue aux Etats-Unis, selon ces analystes. "Ce que veulent les cartels c'est faire leur commerce en secret, pas faire un autre travail", estime Raul Benitez, du Centre de recherche sur l'Amérique du Nord à l'Université nationale autonome du Mexique (UNAM), cité par l'AFP.

Une opération contraire aux intérêts iraniens "L'Iran n'a jamais hésité à sponsoriser le terrorisme, mais seulement quand cela servait ses intérêts, ou au moins ce qu'il percevait comme ses intérêts" relève Max Fisher sur le site de la revue The Atlantic. L'Iran aurait plus à perdre qu'à gagner dans cette affaire, en donnant un prétexte à la communauté internationale pour aggraver les sanctions contre la république islamique.

Une telle opération irait "à l'encontre de longues années d'efforts" du régime islamique visant à prouver aux pays arabes et occidentaux "que l'Iran n'est pas une menace", relève Anthony Cordesman, du Centre d'études stratégiques et internationales (CSIS).

L'Arabie saoudite a soutenu à bout de bras l'Irak pendant les huit années de la terrible guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988. Pourquoi Téhéran n'a-t-il alors rien tenté contre les Saoudiens à cette époque et le ferait-il maintenant, alors que les relations entre les deux pays se sont relativement apaisées, souligne Hillary Mann Leverett, spécialiste de l'Iran interrogée par la chaîne Al Jazeera.

L'Iran a en outre réussi à conforter sa position de puissance régionale -notamment grâce à l'élimination par les Américains de deux de ses ennemis, Saddam Hussein en Irak et les talibans en Afghanistan. Une opération aussi radicale qu'un assassinat sur le sol américain ressemble plus à celle d'un Etat qui cherche désespérément à attirer l'attention, analyse cette spécialiste.

Des précédents dans la désinformation
On ne peut pas oublier la campagne de désinformation menée contre l'Irak à partir de 2002, d'abord avec des discours contre les "Etats voyous" et l'"Axe du mal". Ont suivi les "preuves" brandies par les administrations américaine et britannique pour justifier leur envie d'en découdre avec Saddam Hussein, accusé de se doter d'armes de destruction massives.

A l'époque, rares étaient ceux qui mettaient en doute les allégations de Washington. Certains grands journaux, dont le New York Times, avaient contribué à des enquêtes à charge reprenant ces théories. Et le grand quotidien avait fini par s'excuser quelques années plus tard, regrettant que ces informations "prêtant à controverse n'aient jamais été contre-vérifiées".

Cette campagne avait en tout cas servi à préparer les esprits à la guerre d'Irak. Et les pays qui s'étaient opposés à la croisade de George Bush, relégués au rang de "vieille Europe" avaient subi les foudres de l'opinion américaine. Les mensonges passés de l'équipe de George Bush ne peuvent évidemment pas être mis à sur le dos de l'administration Obama, mais ils peuvent en tout cas inciter à la prudence.

Catherine Gouëset

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