Comment le turban a permis aux Afro-Américains de mieux vivre sous la ségrégation

22/07/14 à 16:24 - Mise à jour à 16:24

Source: Le Vif

Il y a plus de soixante ans, des Afro-Américains ont utilisé le turban comme outil pour accéder aux mêmes privilèges que les blancs. Retour sur une histoire inédite qui a changé le tour de tête et la face de l'histoire pour certaines personnes de couleur.

Comment le turban a permis aux Afro-Américains de mieux vivre sous la ségrégation

© AP & Historical Newspapers Archive

Vers les années 50 aux États-Unis, le turban était un accessoire que les gens de couleur pouvaient utiliser pour éviter les lois de ségrégation raciale. C'est ce que dévoile Manan Desai, membre du conseil des Archives digitales d'Asie du Sud et d'Amérique (SAADA).

À l'époque, les idées de race étaient ancrées dans la société américaine. Dans certains endroits, si vous pouviez vous faire passer pour autre chose qu'un "noir", alors vous pouviez contourner bon nombre de discriminations. Des personnes de couleur se sont aventurées à tester le turban dans la vie de tous les jours. Certains comme moyen de débrouille face aux lois Jim Crow ; d'autres en ont profité pour mener un combat politique, et d'autres encore en tant qu'artistes et hommes d'affaires en ont profité pour accéder à la célébrité et à la fortune qu'ils n'auraient pas eue autrement.

"Un Turban permet à n'importe qui de devenir un Indien"

Le site de la radio publique américaine, NPR, développe ce récit en apportant l'exemple de Chandra Dharma Sena Gooneratne qui, dans les années 20, a obtenu un doctorat à l'Université de Chicago. Originaire du Sri Lanka, il a parcouru les États-Unis en vue d'abolir le système des castes, mais aussi pour réclamer l'indépendance de l'Inde aux Britanniques.

Manan Desai note que des chercheurs invités en provenance d'Asie et d'Afrique, comme Sena Gooneratne, ont été surpris de découvrir la discrimination anti-noir. Mais certaines de ces personnes, qui ont connu un passé colonial dans leur pays, ont trouvé un moyen pour contourner les lois racistes.
Sena Gooneratne, pour sa part, a utilisé son turban lors d'un voyage dans le sud des États-Unis pour éviter le harcèlement, et a conseillé aux autres de faire la même chose.
"Tout Asiatique peut se soustraire aux lois de couleur en Amérique en enroulant quelques mètres de toile autour de sa tête," Desai citant le doctorant Gooneratne. "Un turban permet à n'importe de devenir un Indien", ajoute-t-il.
Rappel vestimentaire : Un turban n'est pas exclusivement de culture indienne. Il existe également au Moyen-Orient, en Asie de l'Est et en Afrique du Nord. Mais il a été considéré comme un "marqueur racial" pour les Indiens, précise Desai. La population a été touchée par des actes de violence au XIXe siècle. Les Asiatiques du sud ne sont pas à l'abri de préjugés raciaux.

Le "tour du turban" : un slogan politique

La rencontre entre le membre du conseil SAADA et Paul Kramer, un historien et professeur à l'Université Vanderbilt, (située à Nashville dans le Tennessee), a permis de constater que le turban a également été utilisé par les Afro-Américains. Ils ont ajouté parfois des robes, des accents et des personnages soigneusement cultivés en vue de contourner les lois de ségrégation et d'autres formes de discrimination.

Le pionnier dans cette démarche est le ministre luthérien noir, le révérend Jesse Routté.
Durant un voyage en Alabama, le notable portant un turban et une robe puis empruntant un accent particulier, réalise rapidement qu'il était très facile de tromper tout le monde. Ses interlocuteurs pensaient qu'il était un dignitaire étranger et l'ont naturellement bien reçu.

Cette histoire a créé le buzz dans les années 40, raconte l'universitaire Kramer. Dès que le New York Times en a parlé, les gens ont commencé à suivre ce concept.
L'expérience sociale de Routté a commencé après un voyage effectué en 1943 à Mobile, dans l'Alabama, pour des obligations familiales. Il fut fort déçu de la façon dont il a été traité. "On me donnait du Jim Crow ici, du Jim Crow là, du Jim Crow partout", avoua-t-il plus tard à des journalistes. "Et j'ai détesté qu'on me traite à la Jim Crow". (En référence à la loi, NDLR.)

Quelques années plus tard, le révérend met en place une stratégie.
Avant qu'il ne monte à bord d'un train pour l'Alabama, il a mis son turban étoilé ainsi qu'une robe en velours. Lorsque le train s'arrête en Caroline du Nord pendant l'heure du déjeuner, Routté se dirigea vers la voiture-restaurant où le seul siège vacant est occupé par deux couples blancs.
L'un des hommes s'est exclamé : "Eh bien, qu'avons-nous ici ?"
Routté a répondu avec son bon accent suédois (il avait été le seul élève noir dans un collège luthérien suédois dans l'Illinois) : "Nous avons ici un apôtre de bonne volonté et d'amour" -- les laissant béants.
Et cette confusion semblait fonctionner pour le ministre luthérien tout au long de son voyage. Comme par magie, devant les fonctionnaires de police, à la chambre de commerce, face aux commerçants, il a été traité comme un roi.

Son fils Luther Routté, âgé de 74 ans, témoigne à propos de ses aïeux : "Mes parents activistes à Harlem et à Long Island ont mené constamment des expériences sociales, afin de trouver des solutions aux préjudices qu'ils ont vus dans le monde. Et cette expérience a détruit le mythe que les Noirs étaient naturellement inférieurs et par conséquent subir un traitement inférieur. Il n'a pas changé sa couleur. Il a juste changé son costume, et les blancs l'ont traité comme un être humain", confesse le fils Routté, qui a été Pasteur luthérien pendant 25 ans. Il "vous montre le genre de myopie qui accompagne les prémisses d'où découlent l'apartheid et la ségrégation."

Grâce au "tour du turban", Jesse Routté est passé d'un statut de "menace" à celui d'un "invité". "Les étrangers ont une sorte d'exemption" pour les lois Jim Crow, dit l'historien Kramer. "Ils ne vont pas comprendre les règles, ils ne vont pas les respecter."

Maharajas, rajas et Pandit - des artistes "exotiques"

La deuxième catégorie mentionnée par Paul Kramer évoque les artistes qui se sont travestis en un personnage "exotique" -- "quelque chose qui les identifie comme étrangères et mystérieuses dans la culture populaire américaine."
Propriétaire d'une boîte de nuit de Harlem, surnommé "Maharadjah de Hattan", tremplin pour des croisières avec des patrons blancs à Nassau (capitale des Bahamas) et à Cuba, Joseph Downing a adopté le personnage de "Prince Jovedah de Rajah". Il a joué le rôle d'un conseiller financier de banquiers blancs qui ont l'habitude de fréquenter les hôtels les plus chics de Miami et Palm Beach.

Premier présentateur de couleur à la télé américaine

Korla Pandit était un musicien et présentateur à la télévision, considéré par beaucoup comme un précurseur de Liberace. Sur le petit écran en noir et blanc, Pandit jouait de l'orgue Hammond tandis que la fumée tourbillonnait autour de lui. Une étreinte hypnotique s'était créée avec le téléspectateur.

Les journaux saluaient ses succès musicaux, l'identifiaient comme le fils d'une Française, chanteuse d'opéra, et d'un père indien originaire de la lointaine New Delhi. Il était le père du nouveau genre "kitsch", mouvement musical d'après-guerre.
Seulement, Korla Pandit n'était pas Indien.
Il est né sous le nom de John Roland Redd, fils d'un ministre américain du Missouri. Quand il a déménagé en Californie en 1949, il a commencé à travailler dans une station de radio sous le nom de Juan Rolando.

Pour toutes ces personnes, un simple accessoire venu d'ailleurs leur a permis de s'affranchir des lois Jim Crow et d'une atmosphère hostile aux gens de couleur.

Réda Bennani (St.)

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