Comment la folle rumeur du 9-3 s'est répandue en France

23/10/13 à 10:16 - Mise à jour à 10:16

Source: Le Vif

En France, depuis plusieurs mois, une dizaine de villes rurales sont la cible d'une rumeur selon laquelle les municipalités ont passé une convention avec la Seine-Saint-Denis pour accueillir des familles "noires" en échange de subventions.

Comment la folle rumeur du 9-3 s'est répandue en France

© Thinkstock

Par Caroline Politi

Municipalité rurale troque subventions publiques contre accueil de "noirs" du 9-3. La rumeur se répand depuis environ trois ans à Niort, Châlons-en-Champagne, Poitiers, Limoges ou encore Saint-Quentin. En apparence, ces villes, de gauche comme de droite, n'ont pourtant pas grand-chose en commun: distantes de plusieurs centaines de kilomètres, leur population varie du simple au double et ont des caractéristiques économiques qui leur sont propres. Le bruit qui court y est pourtant sensiblement le même: la mairie a passé une convention avec le département de Seine-Saint-Denis pour accueillir des familles noires en échange d'argent ou de financement d'infrastructures.

Pour faire taire les bavards, les élus concernés ont d'abord tenté de raisonner leurs administrés: si un tel accord avait été passé il aurait soit fait l'objet d'un vote au conseil municipal soit, si ce n'était pas le cas, figurerait dans le recueil des décisions distribué à l'opposition. Nulle trace. Sans parler du fait que déplacer des populations sur des critères ethniques ou raciales est totalement interdit par la loi. A cours d'arguments, plusieurs élus ont porté plainte.

Le retour d'une rumeur vieille de 25 ans

Comment une hypothèse aussi absurde peut-elle avoir la peau aussi dure? "Ça a commencé il y a trois ou quatre ans", a indiqué Geneviève Gaillard, la maire socialiste de Niort. Déjà en 2011, se souvient le quotidien local La République du Centre, ceux qui colportaient la rumeur assuraient que la police nationale allait quitter son commissariat du centre-ville et que l'immeuble servirait à loger les nouveaux arrivants. "Deux ans plus tard, le commissariat est toujours là mais les fantasmes se sont reportés sur deux anciennes casernes désaffectées." Dans les autres villes touchées, les bruits semblent avoir commencé un petit peu plus tard: Benoist Apparu en entendu parler à Chalons "il y a environ deux ans et demi", Xavier Bertrand "il y a quelques mois". A Poitiers, un tag "Alain Claeys [le maire, ndlr] troque des noirs contre une passerelle" (sic) a été découvert en juillet dernier.

"En réalité, il s'agit d'une rumeur vieille d'au moins 25 ans, assure Pascal Froissart, auteur de La Rumeur. Histoire et Fantasme . Dans les années 80, la même histoire circulait déjà à la différence près qu'il s'agissait de Maghrébins. Elle s'appuie sur le fantasme de l'invasion migratoire". Pourquoi alors a-t-elle ressurgi? "Il suffit souvent d'une petite broutille médiatique, probablement à l'échelle locale, pour faire revenir ces bruits sur le devant de la scène. Ensuite, la médiatisation du démenti a l'effet inverse: au lieu de l'étouffer, elle la diffuse. C'est ce qui explique que la même rumeur circule dans des villes aussi différentes", affirme le chercheur.

Mouvements de population

Pour les élus qui en sont victimes, la rumeur repose cependant sur une certaine réalité. "Il y a des départs d'Ile-de-France, dans des villes proches avec des loyers beaucoup moins élevés. Mais cette réalité n'est absolument pas organisée!", déclarait Benoist Apparu, adjoint au maire de Châlons, à Paris Match. Ces villes rurales bénéficient depuis quelques années d'un nouveau dynamisme et d'un sursaut de croissance. Ainsi, selon l'Insee, Niort a attiré 10% de population de plus entre 1999 et 2009, soit près de 14 000 habitants. "Avant, on était un bourg provincial, on se transforme en petite métropole, assure Mickael Thouvenin, directeur adjoint de cabinet à la mairie, à Libération. Il y a un brassage de population. Peut-être que des gens de couleur, on n'en voyait pas beaucoup jusqu'il y a quatre ou cinq ans... "

De là à ce que ce nouveau brassage soit utilisé comme argument politique, il n'y a qu'un pas. D'autant qu'au printemps prochain auront lieu les élections municipales. A Vichy, la secrétaire départementale du parti d'extrême droite, Claudine Lopez, a diffusé un communiqué apostrophant le maire UMP, Claude Malhuret, au sujet de "l'accueil de 300 familles venues de Seine-Saint-Denis dans le cadre d'une sorte de plan de délocalisation de population". Selon elle, "toutes les rumeurs partent d'une vérité". "Ce n'est pas la rumeur qui crée le racisme, note Pascal Froissart, mais plutôt l'inverse. Ce type de rumeur prospère parce que ce genre d'idées populistes sont déjà bien ancrées dans les esprits. Dans cette affaire, on n'est pas tant sur une opposition gauche/droite mais plutôt masse/élite. C'est la confiance dans les élus qui est mise en cause".

Le calendrier politique ne risque pas d'affaiblir le bouche-à-oreille. Benoist Apparu se souvient qu'au moment des législatives les bruits n'ont jamais été aussi forts. "Le problème, c'est qu'il n'y a aucun moyen efficace pour la faire taire, il faut du temps", philosophe Pascal Froissart.

Nos partenaires