Ferdi De Ville
Ferdi De Ville
Docteur en études européennes à l'Université de Gand et membre du Groupe du Vendredi et Poliargus.
Opinion

09/08/16 à 13:50 - Mise à jour à 14:19

Cinq modèles pour le suivi du Brexit

Ferdi De Ville du think tank Poliargus se demande si la déception de nombreux électeurs du Leave servira vraiment de leçon. Il avance cinq modèles pour le suivi du Brexit.

Cinq modèles pour le suivi du Brexit

© Reuters

52% des électeurs du référendum sur l'UE ont succombé au slogan "Taking back control". Ce dernier a permis au camp du Leave de répondre à la peur et à la colère de ceux qui éprouvent le sentiment d'avoir perdu le contrôle de leur vie et de leur environnement, et qui blâment la politique de globalisation et d'intégration européenne. Le camp du Leave exploite surtout la peur et la colère de la migration "incontrôlée" comme symptôme le plus visible de la perte de contrôle culturelle et économique.

Cependant, le Brexit entraînera très probablement un dégrisement pour les électeurs qui espéraient qu'une sortie de l'UE leur rende le contrôle de l'économie et de la société. Mais cela n'est pas une raison pour mépriser "ces idiots d'électeurs du Leave". Réfléchissons aux conséquences des suites du Brexit.

Dès que le Royaume-Uni aura enclenché l'Article 50 du Traité de l'UE (on s'attend à qu'ils le fassent au cours du premier semestre de l'année prochaine), on entamera les négociations sur les relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne. Il y a cinq possibilités.

La Norvège

Le Royaume-Uni pourrait devenir membre de l'Espace économique européen, avec un accès permanent au marché unique européen, mais aussi avec l'obligation de reprendre pratiquement toutes les lois européennes - sans avoir son mot à dire -, d'apporter une contribution importante au budget de l'UE et d'accepter la libre circulation de citoyens de l'UE. Le premier ministre de Norvège avait déploré que son pays n'ait pas grand-chose à dire sur la réglementation du marché.

La Suisse

La deuxième position du Royaume-Uni est d'adopter une position analogue à celle de la Suisse avec un accès large (mais incomplet) au marché de l'UE et une contribution financière moins importante. En 2014, les Suisses ont décidé par référendum de limiter la libre circulation de personnes de l'UE. Or, il n'y a toujours pas d'accord avec l'UE et la Suisse risque de devoir demander à ses citoyens de reconsidérer leur choix dans un nouveau referendum pour éviter de perturber les relations commerciales avec l'UE.

La Turquie, Andorre et Saint-Marin

Le troisième modèle place le Royaume-Uni dans le groupe de la Turquie, Andorre et Saint-Marin qui forment une union douanière limitée avec l'UE sans libre circulation de personnes. Au grand dam de la Turquie, ils sont obligés de donner un libre accès à leur marché aux pays avec qui l'UE conclut un accord commercial sans pour autant obtenir automatique l'avantage inverse. La Turquie souhaite changer la donne pour regagner plus d'emprise sur le commerce.

Un accord de libre-échange entre l'UE et le Royaume-Uni

La quatrième option est un accord de libre-échange entre l'UE et le Royaume-Uni. Le Royaume-Uni deviendra un partenaire de libre-échange de l'UE à l'instar de la Corée du Sud, ou du Canada et des États-Unis une fois conclus le CETA et le TTIP. De tels accords exigent de longues négociations et ne garantissent pas d'accès totalement libre au marché de l'UE. Dans ce genre de négociations, on constate que le plus petit partenaire commercial exerce moins d'emprise sur le résultat de l'accord.

L'Organisation Mondiale du Commerce

Finalement, le Royaume-Uni pourrait simplement s'affilier à l'Organisation Mondiale du Commerce et accéder au marché de l'UE de la même façon que les pays qui sont également membres de l'OMC sans traité de libre-échange bilatéral avec l'EU : la Chine et la Russie. Dans ce cas, le Royaume-Uni doit négocier avec chaque état membre de l'OMC sur l'accès, et en payer le prix.

Douche froide?

Les premières options garantissent moins de contrôle, mais les dernières sont moins attrayantes du point de vue économique, parce qu'elles impliquent moins d'accès au marché à l'UE. Aussi est-il fort possible que le Royaume-Uni doive accepter une issue proche du modèle norvégien. Cela signifie que le Royaume-Uni n'aura pas regagné le contrôle, mais comme il devra continuer à respecter les règles du marché interne sans les négocier, il aura renoncé à une partie de son emprise.

Si on compare la situation à la Suisse, le Royaume-Uni risque fort d'être obligé d'accepter la libre circulation de citoyens de l'UE, s'il ne veut pas se voir exclure de son marché principal. Comme les Européens de l'Est sont les têtes de Turc du débat de migration britannique, la libre circulation de citoyens de l'UE entraînera la frustration des électeurs du Leave.

Et important: le groupe d'électeurs moins à l'aise financièrement pourrait recevoir une douche froide sur le plan de la politique économique dont l'UE se mêle de toute façon très peu. Pour empêcher les entreprises et les investisseurs de déménager du Royaume-Uni vers le plus grand marché de l'UE, le Royaume-Uni pourrait bien baisser les impôts de sociétés et de capitaux. Cependant, il faut compenser cette perte de revenus pour l'état par des impôts plus élevés ou des indemnités plus faibles pour le reste de la société, et surtout les électeurs du Leave moins fortunés. Certains ténors du camp du Leave souhaitaient d'ailleurs une politique économique commerciale et interne encore plus libérale et entre-temps certains d'entre eux peuplent le nouveau gouvernement britannique.

Une leçon?

Parfait, pensent certains opposants du Brexit. Ce sera une leçon pour les électeurs stupides du Leave qui se sont laissé bourrer le crâne. Et cela incitera les populistes et les électeurs du reste de l'UE à réfléchir deux fois avant d'organiser un referendum de l'UE chez eux. Un peu comme les Grecs et leur référendum il y a un an. Les sondages (très fiables, on l'aura compris) qui montrent que le soutien pour l'UE dans d'autres états membres a augmenté après le référendum au Royaume-Uni sont partagés avidement sur les réseaux sociaux.

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Est-il certain que la déception de nombreux électeurs du Leave agira vraiment comme une leçon et calmera les ardeurs des électeurs ailleurs dans l'UE ?

Mais est-ce certain que la déception de nombreux électeurs du Leave agira vraiment comme une leçon et calmera les ardeurs des électeurs ailleurs dans l'UE ? Ou les réactions négatives seront-elles encore plus importantes et plus concentrées sur les formes les plus visibles de perte de contrôle - les nouveaux venus et les institutions supranationales suivies de promesses d'interventions musclées dans les domaines où les états contrôlent en grande partie la situation : la sécurité, la migration de l'extérieur de l'UE et les dépenses en sécurité sociale (particulièrement si celles-ci semblent avantager un "groupe étranger").

Il vaudrait mieux faire en sorte qu'au sein de l'UE, et par extension au sein d'une économie globalisée, plusieurs formes de politiques économiques soient possibles afin que les électeurs aient le sentiment que leur voix fasse la différence. C'est ce qu'a omis d'expliquer le camp du Remain alors qu'on a développé beaucoup d'idées à ce sujet.

C'est une illusion, une dystopie de croire que les gens apprendront qu'il n'y a pas d'alternative.

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