Chili : le miracle annoncé

11/10/10 à 11:36 - Mise à jour à 11:36

Source: Le Vif

Les 33 mineurs bloqués sous terre depuis plus de deux mois sont sur le point d'être ramenés à la surface, plus tôt que prévu. Leur sauvetage aura donné lieu à une saga médiatique mondiale. A Santiago, le président Sebastian Piñera espère en tirer profit.

Chili : le miracle annoncé

© Reuters

De notre envoyé spécial
C'est l'histoire d'une béatification. En deux mois, 33 mineurs sont passés de l'anonymat au statut de demi-dieux, après avoir survécu à un éboulement dramatique. Pris au piège dans une galerie saturée de poussière, à 700 mètres de profondeur, ils s'apprêtent à être ramenés à la surface, probablement mercredi. Le pays loue leur courage. Même la toute-puissante Eglise catholique les vénère. "Aujourd'hui, il n'y a plus de divisions, ni droite ni gauche, résume Jaime Guerra, chauffeur de taxi à Copiapo, la ville d'où sont originaires les victimes, située à 800 kilomètres au nord de la capitale. Tout le monde veut les sortir de là."

Le 22 août dernier, Jaime était chez lui quand il a appris que les "33" étaient vivants et n'avaient pas été écrasés sous un roc, comme beaucoup le craignaient. A la télévision, ce jour-là, le président de la République, Sebastian Piñera, montre un petit papier froissé, remonté grâce à une sonde : "Ceci est sorti des entrailles de la montagne, s'époumone le chef de l'Etat. C'est un message de nos mineurs." Un message de vie.

Copiapo, avec son allure de ville du Far West, s'embrase. Une file de voitures fonce sur la route longue de 60 kilomètres qui relie la cité à la mine, à travers un paysage lunaire de dunes ocre, de rocaille et d'éboulis. Le lendemain, des équipes de télévision rejoignent San José. Du Chili, bien sûr. Mais aussi d'Argentine, des Etats-Unis, du Japon, d'Angleterre ou de France.

Aujourd'hui, plus de 150 journalistes, étrangers pour la plupart, demeurent sur place. Ils pourraient être un millier le jour du sauvetage. "Il est difficile de trouver un phénomène plus médiatique, commente Eduardo Arriagada, professeur de communication à l'Université catholique du Chili. Car tous les éléments d'un film catastrophe sont réunis. Des mineurs sont coincés sous terre. On dispose des images de leur calvaire, car le gouvernement a envoyé dès le début une caméra via le tube de ravitaillement pour qu'ils se filment eux-mêmes. Et, à l'extérieur, les familles attendent leurs proches."

L'entrée de San José est devenue un capharnaüm. Des camionnettes munies d'antenne satellite jouxtent les tentes des parents de mineurs. Deux conteneurs font office de salle de presse. A l'intérieur, la municipalité a installé un réseau Internet sans fil. Son nom : "Fuerza los mineros" (Courage, les mineurs). Sur un amas de pierres, Patrick, journaliste de CNN, dispose des palettes en guise de plateau de télévision. Il est là depuis trois semaines et ses joues sont rougies par le soleil du désert. "C'est un peu dangereux", dit-il en souriant. Son perchoir tient cahin-caha, mais cet emplacement lui offre une vue sur les trois puits qui perforent la terre, jour et nuit. Comme ses confrères, il ne peut s'approcher des installations. La police a installé un barrage à 300 mètres des puits et des carabineros à cheval se tiennent aux aguets sur la colline.

Parqués, les reporters tournent un peu en rond. "On se creuse la tête pour trouver des histoires à raconter", reconnaît Juan Carlos, de la Télévision nationale du Chili, TVN. Les mêmes familles sont interviewées en boucle. Elles jouent le jeu : "Si la presse n'était pas là, le gouvernement n'aurait pas bougé pour sauver mon mari", estime Marta, l'épouse d'un des mineurs pris au piège, à l'entrée du campement. Elle se lève et va étendre son linge. Deux photographes la mitraillent.

En réalité, le président, Sebastian Piñera, élu en mars dernier, n'a attendu personne. Ses détracteurs ont critiqué la lenteur de la reconstruction à la suite du tremblement de terre qui a frappé le pays avant son investiture. Alors, quand les galeries se sont effondrées, il s'est rendu à la mine de San José, a commandé des machines de forage en Australie et appelé la Nasa à sa rescousse pour l'aider à gérer le confinement prolongé des mineurs.

"Il a voulu montrer qu'il était un gestionnaire efficace, l'une de ses grandes promesses de campagne", analyse le politologue Patricio Navia, professeur à l'université de New York. Comme on porte une amulette, Piñera ne se déplace plus sans le fameux papier exhumé le 22 août. Un jour, il l'exhibe lors d'un déplacement au siège des Nations unies, à New York ; un autre, lors d'une rencontre avec le fondateur de Microsoft, Bill Gates. Il a aussi fait le ménage dans l'administration. Résultat : la cote du premier président de droite élu démocratiquement au Chili depuis les années 1950 a grimpé de 10 points.

Le gouvernement, aussi, est sommé d'alimenter la chronique. Laurence Golborne, ministre des Mines, ne s'est pas fait prier. Ancien directeur d'une chaîne de supermarchés, il était si mal classé dans les sondages de notoriété que ses conseillers lui avaient recommandé d'adopter un nouveau prénom, Lorenzo. Plus couleur locale. Aujourd'hui, c'est la personnalité la plus appréciée des Chiliens, et la rumeur lui donne une chance pour la prochaine présidentielle. Son atout ? L'empathie. En août, le bonhomme écrase une larme devant les caméras, quand les premiers sauveteurs rebroussent chemin. On l'a vu essayer lui-même les cabines destinées à extraire les rescapés. Sur son compte Twitter, Golborne indique l'avancée des travaux. Tel un géomètre : le 2 octobre, la première machine est arrivée à 587 mètres - "son marteau a dû être changé" - tandis que la deuxième est à 428 mètres et que la dernière "est en train de perforer à 205 mètres".

Un frisson traverse le campement, car le dénouement se rapproche plus vite que prévu - les autorités avaient d'abord parlé de novembre ou de décembre. Des producteurs rôdent. Une chaîne espagnole prépare un téléfilm sur les "33". L'américaine HBO, un documentaire. Le cinéaste chilien Rodigo Ortuzar réfléchit, lui, à un film sur les dix-sept premiers jours, quand les mineurs étaient coupés du monde. Il y a aussi des syndicalistes, venus demander des comptes aux propriétaires de San José : "Les mineurs restés sous terre sont en train de faire, d'un point de vue légal, des heures supplémentaires. Seront-elles payées ?" interroge, sans rire, Javier Castillo, un responsable local.

De son côté, le gouvernement a fait bâtir un hôpital de campagne ainsi qu'une plate-forme pour permettre à la nuée de caméramans annoncés pour le jour J de s'installer juste au-dessus des puits d'extraction. Pour autant, les télévisions ne pourront pas capter l'instant précis de la sortie : une toile assurera un peu d'intimité. Parallèlement, les mineurs sont mis à contribution pour le sauvetage. Sous terre, ils dégagent 8 tonnes par jour de gravats, qui se détachent de la paroi à mesure que les engins de perforation se rapprochent.

Le gouvernement distribue aux journalistes les images de ces ouvriers en bonne santé et, officiellement, l'ambiance est bonne entre les rescapés. Selon certaines familles, cependant, des tensions sont apparues. La fatigue, la chaleur moite et, peut-être, la perspective d'une nouvelle vie attisent les crispations. Les emmurés ne sortiront pas pauvres. Un entrepreneur a d'ores et déjà versé à chacun d'entre eux l'équivalent de 8 000 euros. Quant aux avocats des familles, ils réclament 1 million d'euros de réparation par mineur à la compagnie San Esteban, qui gère le gisement, et à l'Etat chilien. Les reclus croulent sous les cadeaux. Des chapelets bénis par le pape, des appareils photo, des maillots dédicacés par les joueurs de l'équipe du Real Madrid leur sont parvenus par le conduit de ravitaillement. Il y en a tant que le rapatriement des objets pose problème.

Si les 33 héros sont au centre de toutes les attentions, les 300 autres employés de la mine s'interrogent sur leur avenir... Entre les tentes, Johnny Quispe erre comme une âme en peine. Ce Bolivien de 37 ans est sorti de la mine, à bord de son véhicule, sept minutes avant l'accident. Il se souvient de la fumée épaisse qui s'évaporait des pores de la colline. Il a immédiatement compris et tenté en vain de retourner dans le trou, mais les pierres tombaient comme s'il pleuvait. Son gendre, lui, est resté piégé à l'intérieur ; il avait été embauché trois jours plus tôt, sur la recommandation de Johnny. "J'étais dans la mine avec eux, j'aurais pu y rester", murmure Johnny, une vieille veste en Nylon sur les épaules. Employé par un sous-traitant, il n'est plus payé depuis septembre.

"Ces travailleurs savaient que l'exploitation était dangereuse, mais ils y allaient quand même, par nécessité financière", commente la sénatrice socialiste Isabel Allende Bussi, fille cadette de Salvador Allende et cousine de la célèbre romancière. L'élan patriotique qui entoure le sauvetage est fragile. Il masque, le temps d'un miracle, les fractures de la société chilienne : inégalités sociales, blessures mal refermées de la dictature militaire... "Ce pays n'a toujours pas regardé son passé en face, constate Francisco Martorell, directeur du journal El Periodista. L'unité actuelle ne tiendra que deux ou trois mois. Le même phénomène s'est produit après le tremblement de terre."

A la télévision, le reality-show de San José se poursuit jusqu'au bout. "Comment envisagez-vous l'avenir de votre couple ?" demande un reporter de la télévision nationale à l'épouse d'un des héros. "Mon mari sera un nouvel homme quand il sortira, pressent-elle. Il faudra qu'on retombe amoureux. Mais, moi aussi, j'ai changé. Je suis devenue une nouvelle femme."

Marcelo Wesfreid

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