Ce que révèle l'évasion de Francis Collomp

18/11/13 à 16:14 - Mise à jour à 16:14

Source: Le Vif

S'il suscite un mélange d'admiration et de perplexité, l'heureux dénouement du calvaire de l'ingénieur français, enlevé au nord du Nigeria en décembre 2012, illustre aussi la complexité du défi terroriste dans ce pays fragmenté, colosse aux pieds d'argile.

Ce que révèle l'évasion de Francis Collomp

© AFP

Ce lundi, vers 6h10, un Falcon de la République française a atterri sur l'aéroport militaire de Villacoublay. A son bord, Francis Collomp, ingénieur enlevé le 19 décembre 2012 à Katsina, dans le nord du Nigeria, où il travaillait pour le compte de la société Vergnet sur un projet de ferme éolienne. Détenu à Kano, puis à Zaria, dans l'Etat de Kaduna, ce sexagénaire, dont la famille vit à La Réunion, a recouvré la liberté dans des circonstances dignes, de l'aveu même de François Hollande, d'un roman d'aventure. Retour, en six bref chapitres, sur les zones d'ombre de cet épisode et ses conséquences.

Une évasion rocambolesque

Encore lacunaire et imprécis à ce stade, le récit de l'évasion miraculeuse de Francis Collomp a de quoi intriguer. Selon une source française, citée dès dimanche par l'Agence France Presse, l'ingénieur de 63 ans, aurait profité d'une offensive des forces nigérianes, ponctuée d'échanges de tirs, pour tromper la vigilance de ses geôliers. Vigilance toute relative : lesdits geôliers se seraient abstenus de verrouiller la porte de sa cellule.

A en croire la police nigériane, qui ne fait pas mention d'accrochage armé, c'est à la faveur de l'absence de ses ravisseurs, alors occupés à prier, que le sexagénaire à la santé précaire -il a subi voilà une dizaine d'années un triple pontage coronarien- aurait fui dans la rue au pas de course puis hélé la moto-taxi qui l'a déposé devant le commissariat local.

Sujets d'étonnement

Quoiqu'on en dise à Paris, les deux versions semblent difficilement compatibles. On imagine mal un gang djihadiste assiégé remiser son arsenal pour sacrifier toutes affaires cessantes à la prescription coranique des cinq prières quotidiennes.
Autre sujet d'étonnement : l'amateurisme que reflète le défaut de surveillance d'un "butin" humain aussi précieux. Désinvolture d'autant plus insolite que les combattants d'Ansaru sont réputés pour leur radicalisme et leur férocité.

Cela posé, les précisions apportées ce lundi sur BFM-TV par Denis Collomp, le frère de l'ex-captif, attestent la pugnacité d'un homme qui aurait méthodiquement préparé sa "belle". Selon ce témoignage, Francis s'était astreint à un entraînement physique régulier, arpentant longuement sa cellule chaque jour. De même, il s'est employé à fragiliser le faisceau de fil de fer censé cadenasser sa geôle. Ce qui lui aurait permis de s'éclipser à l'heure des ablutions et même d'enfermer à leur insu ses imprudents gardiens, histoire de retarder toute tentative de poursuite.

Un rapprochement entre Ansaru et Boko Haram

Depuis son apparition, en 2011-2012, le Jamaatu Ansarul Muslimina fi Biladis Sudan - "Avant-garde pour la protection des musulmans en Afrique noire" en arabe-, mieux connu sous le nom d'Ansaru, suscite maintes interrogations chez les experts. S'agit-il d'une faction dissidente de la nébuleuse Boko Haram, matrice du djihadisme nigérian, ou d'une filiale de cette mouvance née en 2004 et qui a déclenché cinq ans plus tard dans le nord du pays le plus peuplé du continent une insurrection meurtrière rudement réprimée ?

Les premiers messages d'Ansaru, dont l'un dénonçait les pratiques "inhumaines" de Boko Haram, tendent à accréditer la première hypothèse. En revanche, l'enlèvement du prêtre français Georges Vandenbeusch, kidnappé dans la nuit du 13 au 14 novembre dans l'extrême-nord du Cameroun, puis acheminé au Nigeria voisin, serait le fruit de la coopération entre Boko Haram, qui le revendique, et Ansaru.

Fin connaisseur des réalités nigérianes, l'universitaire Marc-Antoine Pérouse de Montclos (Institut de recherche pour le développement) évoquait dimanche sur les ondes de Radio France Internationale l'hypothèse d'un rapprochement -inquiétant à ses yeux- entre Ansaru et sa maison-mère, qu'aurait favorisé la vaste offensive conduite depuis mai par l'armée d'Abuja. Le chercheur souligne par ailleurs les différences entre les deux mouvements, qu'il s'agisse de leurs allégeances idéologiques affichées ou de leur modus operandi.

Neuf exécutions

Si Boko Haram, animé par Abubakar Shekau, ex-bras droit du défunt leader historique Mohamed Yusuf, s'en prend traditionnellement aux forces de l'ordre, aux autorités locales et aux dignitaires musulmans accusés d'impiété, Ansaru, réputé plus proche d'Al-Qaeda et dirigé par un certain Khalid al-Barnawi, a jusqu'alors privilégié les prises d'otages d'étrangers et les attentats terroristes visant les minorités chrétiennes du Nord. Outre l'enlèvement de Francis Collomp, présenté comme une riposte à l'engagement français au Mali et aux "atrocités" infligées aux musulmans, Ansaru a revendiqué celui d'un Britannique et d'un Italien, kidnappés dans l'Etat de Kebbi en mai 2011 et assassinés dix mois plus tard, ainsi que le rapt, en février 2013, de sept employés d'une société de BTP libanaise -quatre Syro-libanais, un Grec, un Italien et un Britannique-, tous exécutés en mars 2013. Par ailleurs, on ne peut exclure qu'opèrent sous la bannière d'Ansaru des gangs criminels désireux de parer leurs méfaits des atours d'une "guerre sainte" politico-religieuse.

Jusqu'à l'enlèvement en février 2013, dans le parc naturel camerounais de Waza, de sept membres de la famille Moulin-Fournier, libérés sains et saufs deux mois plus tard contre l'élargissement discret de militants islamistes emprisonnés au Cameroun et au Nigeria et, selon toute vraisemblance, le versement plus discret encore d'une rançon, Boko Haram n'avait pas pratiqué la prise d'otage aux dépens d'Occidentaux.
Mais il est vrai que le Jamaat Ahl al-Sunna li Da'wat al-Jihad ("Peuple soumis aux enseignements du Prophète pour la propagation du Djihad"), divisé en clans rivaux, a élargi au fil des ans son champ d'action. On lui impute ainsi des opérations commises en dehors de sa zone d'influence septentrionale, tels les attentats-suicides visant à Abuja, la capitale fédérale, le siège de l'ONU ou le quartier général de la police.

Un emballement trompeur

Libération des quatre otages d'Arlit, kidnapping puis assassinat des deux envoyés spéciaux de RFI, enlèvement du père Vandenbeusch, évasion de Francis Collomp : cette cascade d'évènements heureux ou tragiques, survenus en moins de trois semaines, n'obéit pas nécessairement à l'un de ces schémas cohérents que prise tant la rationalité occidentale.

L'autonomie dont jouissent les groupuscules terroristes, les spécificités locales, la fluidité des allégeances et des trajectoires personnelles défient toute tentative de réduction du casse-tête terroriste afro-sahélien à un enchaînement logique et déchiffrable. De même, s'il existe des contacts et des échanges entre les différentes "familles" du djihadisme -Aqmi et Mujao, Boko Haram, voire Shebabs somaliens- le spectre d'une internationale terroriste islamiste capable de monter des opérations conjointes d'envergure relève -encore-, selon les services de renseignement occidentaux comme africains, du péril virtuel.

La France piégée ?

Confrontée à une nébuleuse avide de reconstituer son "stock" d'otages et de garnir ses coffres de cash, Paris semble plus vulnérable que jamais. D'abord du fait de la présence, entre le Sénégal et Djibouti, via la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Burkina Faso, le Cameroun ou le Nigeria, de milliers de ressortissants français, bi-nationaux ou pas, donc d'un vivier de cibles potentielles qu'il ne suffit pas de bombarder de consignes de prudence pour les prémunir contre l'hydre terroristo-crapuleuse. Ensuite parce que les autorités hexagonales doivent restaurer la crédibilité de leur discours de fermeté. A quoi bon marteler que la France "ne paie pas de rançons" si les kidnappeurs potentiels ont, non sans raison, la certitude du contraire ? Sur le sinistre marché des otages, la "cote" du captif français demeure la plus élevée qui soit.

Par Vincent Hugeux

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