Catalogne : 8 ministres en prison, mandat d'arrêt contre Puigdemont

03/11/17 à 07:22 - Mise à jour à 09:31

Source: Afp

Huit membres du gouvernement catalan destitué par Madrid ont été placés jeudi en détention provisoire par une juge d'instruction espagnole qui émettra vendredi un mandat d'arrêt européen à l'encontre de leur chef Carles Puigdemont, réfugié à Bruxelles. Le point.

Catalogne : 8 ministres en prison, mandat d'arrêt contre Puigdemont

Carles Puigdemont © Reuters

Un mandat d'arrêt européen devrait être émis vendredi à l'encontre du président déchu du gouvernement catalan Carles Puigdemont, réfugié à Bruxelles, au lendemain du placement en détention à Madrid de huit de ses ministres destitués.

La juge Carmen Lamela de l'Audience Nationale, tribunal chargé des affaires sensibles, "le fera durant la journée de vendredi", a assuré jeudi en fin de soirée à l'AFP une source judiciaire à Madrid.

Depuis Bruxelles, l'avocat de M. Puigdemont, Me Paul Bekaert, avait déclaré jeudi soir à la télévision flamande VRT: "Mon client vient de me dire que (le mandat d'arrêt) a été émis à l'encontre du président et de quatre ministres qui se trouvent en Belgique" depuis lundi et ont refusé de se présenter au tribunal. "Cela signifie dans la pratique que la justice espagnole va maintenant envoyer une demande d'extradition au parquet fédéral de Bruxelles", a-t-il ajouté.

Paul Bekaert

Paul Bekaert © Reuters

Interrogé sur le point de savoir si le dirigeant séparatiste allait rester en Belgique, l'avocat a répondu: "Bien entendu. Il s'est engagé à coopérer pleinement avec les autorités belges".

Une fois la demande d'extradition transmise à la justice belge, celle-ci aurait 60 jours pour étudier le dossier. Au cas où sa demande d'extradition serait approuvée par un juge belge, M. Puigdemont fera appel, a précisé Me Bekaert.

Plus tôt dans la soirée, dans un court message diffusé par la télévision régionale catalane, le président catalan destitué par Madrid a "exigé la libération" de ses collègues incarcérés, affirmant que la décision de la justice n'était "plus une affaire interne espagnole" et que la communauté internationale devait "se rendre compte du danger" qu'elle constituait.

Le mandat d'arrêt ? "plus d'un pont trop loin" (Bourgeois)

Le ministre-président flamand Geert Bourgeois (N-VA) est "choqué" par la décision de la justice espagnole. "Enfermer des dirigeants démocratiquement élus, c'est aller plus d'un pont trop loin", réagit-il. Geert Bourgeois appelle l'Union européenne (UE) à agir.

"Il faut résoudre les différends politiques via le dialogue et les instruments démocratiques tels que les élections." Le ministre-président se tourne à nouveau vers l'UE. "Je suis abasourdi qu'une telle chose soit possible dans l'Europe contemporaine. Je lance donc - à nouveau - un appel pressant à toutes les instances européennes à agir et à chercher avec l'Espagne et la Catalogne des solutions démocratiques à cette crise."

- 'Honte à l'Europe !' -

Vingt mille personnes, selon la police municipale, se sont rassemblées dans la soirée à Barcelone, à l'appel du mouvement indépendantiste Assemblée nationale catalane (ANC).

"Ce n'est pas une justice, c'est une dictature !", scandaient les manifestants, ou encore "honte à l'Europe !", qui a refusé d'intercéder en faveur des séparatistes.

Moins d'une semaine après le vote par le parlement régional de la déclaration d'indépendance de la Catalogne, le 27 octobre, Oriol Junqueras, le numéro deux de ce gouvernement, et sept autres de ses membres ont été inculpés de sédition et de rébellion et écroués à l'issue de leur audition à Madrid.

Oriol Junqueras

Oriol Junqueras © Reuters

Un neuvième ministre, Santi Vila, qui avait démissionné avant la proclamation de la "République" et le seul à avoir répondu aux questions de la magistrate, pourra être mis en liberté provisoire moyennant le paiement d'une caution.

Dans son ordonnance, la juge explique l'ordre d'incarcération par le risque de fuite des inculpés.

Cinq membres du bureau du Parlement catalan, dont la présidente Carme Forcadell, ont quant à eux obtenu un report au 9 novembre de leur audition pour pouvoir préparer leur défense.

Tous sont accusés, avec deux dirigeants d'associations indépendantistes, l'ANC et Omnium, déjà incarcérés, d'avoir organisé depuis fin 2015 "un mouvement d'insurrection active" pour parvenir à la sécession, ignorant toutes les décisions de justice, y compris l'interdiction d'organiser un référendum d'autodétermination le 1er octobre.

Les autorités catalanes affirment qu'à ce référendum le "oui" à la sécession a remporté 90,18% des voix, avec une participation de 43% malgré l'intervention parfois violente de la police pour empêcher son déroulement.

Le premier ministre espagnol Mariano Rajoy embrassant le président de la Catalogne Carles Puigdemont

Le premier ministre espagnol Mariano Rajoy embrassant le président de la Catalogne Carles Puigdemont © AFP

Elles se sont appuyées sur ces résultats invérifiables pour proclamer vendredi l'indépendance de la "République catalane". Le gouvernement espagnol a alors immédiatement pris le contrôle de la région, destituant son gouvernement et convoquant des élections pour le 21 décembre.

- 'Esprit de vengeance' -

Carles Puigdemont avait présenté mercredi comme une tactique concertée la répartition de son gouvernement entre l'Espagne et la Belgique: certains iraient à Madrid "dénoncer la volonté de la justice espagnole de poursuivre des idées politiques", les autres resteraient à Bruxelles "pour dénoncer devant la communauté internationale ce procès politique", avait-il expliqué dans un communiqué émis au nom du "gouvernement légitime" de Catalogne.

L'avocat de deux députés, Javier Melero, a toutefois semblé instiller le doute sur la réalité de cette concertation, regrettant publiquement l'absence de M. Puigdemont à sa convocation.

"Quand vous ne paraissez pas devant la justice alors que vous êtes convoqué, cela nuit toujours au reste des mis en cause", a-t-il prévenu.

Les incarcérations ont été jugées "disproportionnées" par la section catalane du Parti socialiste, pourtant anti-indépendantiste.

La maire de Barcelone, Ada Colau, a qualifié cette décision d'"erreur politique gravissime qui nous éloigne de la solution", affirmant qu'elle ne s'expliquait que "par l'esprit de vengeance et la volonté d'humilier".

Dans une interview publiée vendredi par le quotidien français Le Figaro, le ministre espagnol des Affaires étrangères estime que "Puigdemont veut internationaliser la crise". "Le choix de la Belgique n'est pas anodin. Les indépendantistes flamands montrent de la sympathie à l'égard de la Catalogne, et le gouvernement belge semble aussi enclin à une certaine compréhension", affirme encore Alfonso Dastis .

Parmi les manifestants à Barcelone, Ramon Jornet, un publicitaire de 50 ans, a estimé que c'était "une grave erreur de l'Etat espagnol d'utiliser la justice de manière partisane. Cela ne fera qu'enflammer les rues".

Du référendum aux poursuites, un mois de tumulte en Catalogne

Rappel des principaux événements depuis le référendum sur l'autodétermination de la Catalogne, qui a plongé l'Espagne dans sa plus grave crise politique depuis le retour de la démocratie en 1977.

- Référendum controversé -

Le 1er octobre, le gouvernement régional de Catalogne, présidé par l'indépendantiste Carles Puigdemont, organise un référendum d'autodétermination, malgré son interdiction par la justice espagnole.

Le vote, non reconnu par Madrid et boycotté par les partis anti-indépendantistes, est émaillé de violences policières. Selon les autorités catalanes, le "oui" à la sécession remporte 90,18% des voix avec une participation de 43%.

Le 3 octobre, quelque 700.000 personnes défilent à Barcelone contre les violences policières lors d'une journée marquée par une grève générale.

Dans une rare allocution télévisée, le roi Felipe VI dénonce la "déloyauté inadmissible" des dirigeants catalans.

Face aux incertitudes, plusieurs entreprises, dont des banques de premier plan, annoncent leur départ de Catalogne. Depuis le 1er octobre, près de 2.000 entreprises ont transféré leur siège social.

Des manifestations mobilisent à travers le pays des centaines de milliers d'Espagnols partisans d'un dialogue ou de l'union.

- Entre menace et temporisation -

Le 10 octobre, lors d'une séance confuse au Parlement régional, Carles Puigdemont estime que la Catalogne doit "devenir un Etat indépendant sous forme de République", avant de "suspendre" la proclamation d'indépendance en appelant au dialogue avec Madrid.

En réponse, le Premier ministre conservateur Mariano Rajoy fixe un ultimatum au leader indépendantiste, menaçant de prendre le contrôle de la Catalogne comme le lui permet l'article 155 de la Constitution.

Dans les rangs indépendantistes, le ton se durcit, les manifestations se multiplient après de premières arrestations, le 16 octobre, de dirigeants séparatistes, inculpés de sédition.

Le 19 octobre, Carles Puigdemont écrit à M. Rajoy pour l'informer que le parlement de Catalogne pourrait déclarer l'indépendance si Madrid suspend l'autonomie.

Le 21, le chef du gouvernement espagnol demande l'activation par le Sénat de l'article 155 de la Constitution afin de destituer l'exécutif catalan et de convoquer des élections.

- Indépendance et tutelle -

Le 27, le parlement catalan proclame unilatéralement l'indépendance, votée par 70 députés sur 135. La riposte de Madrid est immédiate. Le Sénat espagnol autorise le gouvernement à mettre sous tutelle la Catalogne.

Peu après, Mariano Rajoy annonce la destitution de Carles Puigdemont et de son gouvernement et convoque des élections régionales le 21 décembre.

En attendant son renouvellement, le parlement catalan est dissous.

Le lendemain, le chef de la police catalane Josep Lluis Trapero est destitué. Le ministère de l'Intérieur prend le contrôle des Mossos d'Esquadra. Carles Puigdemont appelle ses partisans à s'opposer "démocratiquement" à la mise sous tutelle.

Le 29, des centaines de milliers de personnes manifestent à Barcelone pour l'unité de l'Espagne aux cris de "Puigdemont en prison".

- Puigdemont en Belgique -

Le 30, le procureur général espagnol engage des poursuites demandant l'inculpation des dirigeants indépendantistes pour sédition et rébellion, délits passibles d'un maximum de 30 ans de prison.

Avec Belga et l'AFP

Nos partenaires