Carla Del Ponte : "En Syrie, ils sont tous méchants..."

09/12/13 à 10:57 - Mise à jour à 10:57

Source: Le Vif

Pour l'ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie et de celui pour le Rwanda, Carla Del Ponte, membre aujourd'hui de la commission de l'ONU sur les droits de l'homme en Syrie, "entre les belligérants, là-bas, tout est permis. Je n'ai jamais vu ça de manière aussi systématique."

Carla Del Ponte : "En Syrie, ils sont tous méchants..."

© Reuters

Le Vif/L'Express : Vous êtes actuellement un des quatre membres de la commission d'enquête indépendante de l'ONU sur la Syrie, quel est votre constat ?

Carla Del Ponte : Nous n'avons pas encore accès à la Syrie. En attendant, on mène des enquêtes dans des pays limitrophes en interrogeant les victimes. En Syrie, il n'y a aucun respect des règles internationales des conflits armés. Entre les belligérants, tout est permis. Je n'ai jamais vu cela de manière aussi systématique. Dès qu'on attrape un ennemi, on le torture ou on le tue, ou les deux. C'est incroyable. C'est le règne de la vengeance et de la cruauté.

Et cela, vous le voyez des deux côtés ?

Absolument, oui. Bien sûr, avec une intensité différente, le régime ayant une puissance, aérienne notamment, que l'opposition ne détient pas. Mais dans la "qualité" des crimes commis, il n'y a pas de différence. En Syrie, il n'y a pas des bons et des méchants, ils sont tous méchants car tous commettent des crimes...
En mai 2013, vous évoquiez l'utilisation de gaz sarin par les rebelles.

Le Monde a ensuite titré que votre propre commission vous avait "désavouée" à ce propos. Vrai ?

Ce n'est pas vrai que la commission m'a désavouée. A l'époque, les premiers indices pointaient les opposants. Mais j'avais bien rappelé qu'il ne s'agissait que d'indices. D'ailleurs l'enquête est toujours en cours. Les experts ont identifié 14 lieux d'utilisation du gaz sarin et on est en train d'établir les responsabilités. Pour l'attaque de la Ghouta (banlieue de Damas) du 21 août 2013, il n'y a pas encore de conclusions, pas de "smoking gun", mais nos enquêtes continuent avec assiduité. Nous espérons être plus spécifiques dans notre rapport qui sera remis en mars 2014.

Vous prônez une solution politique. Mais la voyez-vous arriver lors de la conférence de Genève annoncée pour le 22 janvier 2014 ?

La solution politique est celle du cessez-le-feu. Il n'y a pas de solution militaire. Plus on avance, plus il faut le souligner. Cela dépend surtout des Etats-Unis et de la Russie. Le gros problème, c'est la représentation de l'opposition, divisée en de multiples groupes. Ce sera la tâche de M. Brahimi [Lakhdar Brahimi, le négociateur].

Comment faire avec des rebelles qui veulent d'abord voir partir Bachar al-Assad?

M. Brahimi a été très clair : pas de conditions préalables. On verra s'il réussira.

Rwanda, Syrie, trafics d'organes au Kosovo, vous allez souvent à contre-courant des certitudes politiques ou médiatiques. C'est votre désir de briser le "mur du silence" qui vous anime ?

Je ne suis pas à contre-courant. Je fais simplement mon travail sans tenir compte des pressions politiques ou de situations particulières. Nous avons un mandat bien précis, et nous exécutons ce mandat. Sur la Syrie, je suis frustrée que le Conseil de Sécurité se contente de mandater la commission. Il faudra bien une suite ! Or personne ne travaille encore à mettre en place un tribunal pour déférer les présumés responsables de ces crimes. Cela dit, la priorité pour le Conseil de Sécurité est le cessez-le-feu.

Que vous apporte votre travail ? Votre premier désir n'était-il pas d'être chirurgien, un métier qui attire la sympathie ? Vous, en tant que procureur, ce sont surtout des claques et des menaces...

Oui, de ce côté-là, j'ai été servie ! Ce qui m'a fait évoluer et m'a toujours motivée, c'est la justice pour les victimes. Je n'étais pas spécialement vouée à cela. Même aujourd'hui, dans la commission Syrie, je suis l'"élément procureur".

Vous rêvez d'instruire des dossiers dans le cas syrien ?

Encore une fois je ne rêve de rien. Aujourd'hui je suis à la pension. Je découvre la vraie vie, je joue au golf, au bridge, je fais la grand-mère et je trouve cela fantastique ! Je rajeunis... Mais bon, si demain on m'appelle pour ce job, je le ferai parce que je suis toujours attirée par cette justice pour les victimes. Elle est indispensable.

L'intégralité de l'entretien, qui porte aussi sur le Rwanda et l'ex-Yougoslavie, dans Le Vif/L'Express de cette semaine.

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