David Engels

C’est le moment de…(re)lire Wiechert

David Engels Historien.

Un homme dont la vie est chamboulée par la lecture du psaume 90 : « Nous voyons nos années s’évanouir comme un son. » Un homme qui se désespère du naufrage collectif de toute une civilisation, de l’attitude matérialiste des siens et de la corruption morale de sa société.

Un homme qui choisit de commencer une nouvelle vie en quittant son travail, sa ville, son titre, afin de chercher, à la campagne, dans le travail manuel et l’obéissance aux impératifs de la nature, une « vie simple ».

Une histoire typique pour les nombreux mouvements alternatifs du XXIe siècle, moitié  » écolo « , moitié  » réac « , me direz-vous ? Tout au contraire – il s’agit du roman classique La vie simple, publié grâce à l’inadvertance de la censure nazie en 1939 et écrit par un homme qui venait de survivre à des mois de torture à Buchenwald : Ernst Wiechert.

Wiechert, jusqu’aujourd’hui, divise les esprits : pour les uns, son individualisme et sa sincérité radicale rendent sa pensée incompatible avec toutes les tentatives d’interprétation collectiviste ; pour les autres, son éloge du travail et du devoir contrastent avec l’égalitarisme et l’hédonisme matérialistes. Dès lors, il n’est guère étonnant qu’en Allemagne, ses ouvrages, aussi  » politiquement incorrects  » aujourd’hui qu’il y a quatre-vingts ans, aient largement disparu du canon scolaire, et qu’en France, la traduction de La vie simple ait connu sa dernière réédition en 1968.

Et pourtant, s’il y a bien un auteur qui pourrait donner un peu d’espoir à ceux qui souffrent du lent écroulement de la civilisation européenne, où tout ce qui semble rester de nos anciennes libertés politiques, à savoir le choix cornélien entre populisme et technocratie – ou, le 8 novembre dernier, celui entre Trump et Clinton -, c’est bien Wiechert. Car l’Occident ne sera pas sauvé par ceux qui, prêchant la haine et l’exclusion, tentent de le faire revenir au XIXe siècle, ni par ceux qui, convaincus de sa culpabilité historique et de leur propre excellence morale, oeuvrent à son autodémantèlement. L’âme européenne, cette unique combinaison entre curiosité sans bornes, recherche de l’absolu et volonté  » faustienne « , survivra uniquement aux temps sombres qui nous attendent si elle est portée par des hommes et femmes courageux, prenant sur eux la responsabilité collective de l’échec de notre civilisation afin de la transcender par leur travail et leur dévouement, et optant, malgré toutes les tentations du pouvoir ou de la haine, pour une vie simple, autonome, sincère, et sans concession.

Se départir des commodités d’une société déclinante et échapper ainsi à la complicité avec ses nombreuses perversions, chercher le bonheur dans la conscience du travail bien accompli, dans la simplicité du strict nécessaire et dans le rétablissement des valeurs morales essentielles de notre existence – voilà, selon Wiechert, la seule solution pour vivre une vie digne au milieu d’un monde qui va à vau-l’eau et de transmettre les bases d’une existence véritablement humaniste aux générations futures. Et il me semble que nous ferions bien de nous en inspirer – afin que notre vie ne s’évanouisse pas comme un son…

La Vie simple, par Ernst Wiechert, traduit de l’allemand par Pierre Soudan, éd. Stock, 1946, 363 p.

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