A la recherche de la vérité sur Gbagbo

28/01/16 à 14:20 - Mise à jour à 14:22

Source: Afp

Le procès de l'ex-président ivoirien Laurent Gbagbo devant la Cour pénale internationale (CPI) est très attendu en Côte d'Ivoire où ses partisans, comme ceux de son adversaire Alassane Ouattara, attendent "la vérité" sur la sanglante crise postélectorale qui a fait 3000 morts en 2010-2011.

A la recherche de la vérité sur Gbagbo

© Reuters

Ce procès "a un rôle éminemment pédagogique aussi bien pour la Côte d'Ivoire que pour l'ensemble des chefs d'Etats africains qui s'accrochent au pouvoir", estime Yacouba Doumbia, du Mouvement ivoirien des Droits humains (MIDH).

M. Gbagbo est le premier ex-chef d'Etat poursuivi par la CPI. Son procès est un vrai test pour la Cour, entrée en fonction en 2003. Lui et son co-accusé Charles Blé Goudé, 44 ans, ancien chef de milice, sont poursuivis pour leur rôle dans la crise née du refus de M. Gbagbo de céder le pouvoir à Alassane Ouattara, à l'issue de l'élection présidentielle de fin 2010. M. Ouattara avait été reconnu vainqueur notamment par les Etats-Unis et l'Union européenne. Les violences avaient fait plus de 3.000 morts en cinq mois, transformant en champ de bataille certaines zones du premier producteur mondial de cacao, moteur économique de l'Afrique de l'Ouest.

Reporté à plusieurs reprises, ce procès est attendu autant par le camp Ouattara que par celui de Gbagbo, d'autant qu'il repose la question cruciale des rapports entre justice et réconciliation. En Côte d'Ivoire, dans les bastions des deux accusés, des écrans géants ont été installés pour que la population puisse suivre les procédures.

Devant la CPI, les partisans de M. Gbagbo ont leur idée de la vérité. "Notre rêve de voir notre président retrouver sa liberté commence aujourd'hui", affirme à l'AFP Marius Boué, qui a fait le déplacement depuis le nord de la France. Le juge président Cuno Tarfusser a de son côté mis en garde contre toute "instrumentalisation politique" du procès, qui porte sur un conflit qui divise encore la Côte d'Ivoire. "Ce n'est pas un procès contre la Côte d'Ivoire ou contre le peuple ivoirien, mais contre deux personnes physiques", a-t-il dit, affirmant que la Cour travaillera en toute "impartialité".

'Justice des vainqueurs'

Cette "vérité" tant attendue par les Ivoiriens, accusation et défense ont promis mercredi de la faire "éclater". L'avocat de M. Gbagbo, Emmanuel Altit, avait par exemple assuré que son client "veut que toute la vérité soit dite, pour que les Ivoiriens puissent se réapproprier leur propre histoire". Laurent Gbagbo, dont la santé est "fragile", selon ses avocats, avait été livré à la CPI en 2011. Charles Blé Goudé avait, lui, été transféré à La Haye en 2014. L'accusation assure disposer de 138 témoins, qui ne seront pas tous appelés en audience. Elle compte présenter plus de 5.300 éléments de preuve dans un procès qui devrait durer entre trois et quatre ans. Simone Gbagbo, épouse de Laurent, a été condamnée à 20 ans de prison en Côte d'Ivoire pour son rôle dans la crise, en compagnie de 78 autres personnes.

Aucun membre du camp Ouattara n'a encore été inquiété par la CPI, ce qui lui vaut parfois d'être taxée de "justice des vainqueurs", mais le bureau du procureur a promis d'intensifier son travail d'enquête, alors que les avocats d'un millier de victimes présumées s'inquiètent de "l'impunité" dont jouissent les partisans de l'actuel président ivoirien. "Village après village, dans l'ouest lointain, des membres des forces républicaines loyales à Ouattara ont tué des civils de groupes ethniques associées à Gbagbo", dénonce l'ONG Human Rights Watch dans un communiqué.

M. Gbagbo est donc accusé d'avoir fomenté une campagne de violences pour tenter, en vain, de conserver le pouvoir face à M. Ouattara. Son co-accusé Charles Blé Goudé était lui à la tête de la milice des "Jeunes patriotes", accusés d'avoir tué et violé des centaines de personnes dans le but de maintenir son mentor au pouvoir.

M. Gbagbo est "innocent de tout ce qu'on lui reproche. On a vécu ici en Côte d'Ivoire il n'a rien fait", assure Stéphane Billon, criminologue de 41 ans, dans un maquis d'Abidjan. Lui et ses amis estiment que le procès va permettre "que soit levé un coin de voile pour qu'on sache la vérité sur tout ce qui s'est passé".

Hyacinthe Nogbout, du Congrès panafricain pour la justice et l'égalité des peuples (Cojep) - le mouvement de M. Blé Goudé, devenu un parti - espère "que la justice sera rendue de façon équitable, impartiale". Dans les bastions des accusés, leur procès doit être retransmis sur des écrans géants. De nombreuses voix ont accusé le pouvoir de M. Ouattara de pratiquer une "justice des vainqueurs". Une frange de l'opposition estime que M. Gbagbo ne devrait pas être jugé à la CPI et accuse la justice ivoirienne de ne s'intéresser qu'aux partisans de l'ex-président sans enquêter sur des exactions commises par le camp Ouattara.

Justice pour tous

En jugeant "Laurent Gbagbo seul, on comprendra en fait une partie mais pas l'ensemble de ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire", analyse M. Doumbia. "Il y a des enquêtes (...) pour indexer aussi le camp de M. Ouattara" car il faut "qu'aucun camp ne puisse s'exonérer" pour que le procès "ait un impact véritable dans la société", dit-il.

Joel N'Guessan, porte-parole du Rassemblement des républicains (RDR), le parti de M. Ouattara, assure que la justice passera pour tous. "En matière de crimes contre l'humanité, en matière de crimes de guerre (...) les responsabilités sont individuelles, dit-il. M. Gbagbo est là-bas aujourd'hui, ceux qui doivent y être, y seront". "Nous attendons que la vérité soit dite et nous attendons surtout que les victimes soient soulagées. Que la justice internationale dise: +voilà ce que M. Gbagbo a fait de lui-même ou que ses partisans ont eu à faire+", poursuit-il, la voix empreinte d'émotion. "Enfin, ce jour est arrivé! On va juger Gbagbo pour tout le mal qu'il nous a fait. C'est une bonne chose, une très bonne chose", répète Maïmouna, la cinquantaine, qui a perdu son fils Ali, un "grand gaillard de 28 ans". "Il a été tué par les gens de Gbagbo" à Abobo, quartier populaire d'Abidjan, théâtre de nombreuses exactions, raconte-t-elle.

Kassoum Dramé, 30 ans et sans emploi, montre sa main gauche déformée par une cicatrice. Il est handicapé après avoir reçu "neuf balles à l'abdomen, trois à la main". "Je veux qu'il (Gbagbo) paie parce qu'il a gaché beaucoup de choses dans ma vie", dit-il. Il évalue le prix de son pardon à 800 millions de francs CFA, soit 120.000 euros.

Amélie Léa, 31 ans, a perdu ses deux frères dans l'ouest du pays: "Nous attendons ce jugement depuis très longtemps. Il y a des victimes de Laurent Gbagbo et des victimes de l'autre camp, celui de Ouattara. Donc, il faut vraiment une justice impartiale qui réjouisse les victimes! Un jugement doit être fait pour que nos coeurs soient apaisés".

Laurent Gbagbo plaide non coupable

"Je plaide non coupable", a déclaré Laurent Gbagbo, 70 ans, après lecture des charges par un représentant du greffe : meurtres, viols, actes inhumains et persécutions. M. Blé Goudé l'a imité quelques instants plus tard. M. Gbagbo, portant un costume bleu foncé, était apparu souriant et détendu à l'ouverture de l'audience, vers 09H35 (08H35 GMT). L'accusation devrait avoir la parole la majorité de la journée de jeudi. Suivront dans l'après-midi les représentants des 726 victimes admises aux procédures, puis, vraisemblablement vendredi, la défense.

'Libérez Gbagbo'

Quelques centaines de partisans de l'ex-président avaient fait le déplacement et chantaient jeudi matin leur soutien devant la bâtiment de la CPI, arborant des écharpes, chapeaux et autres apparats aux couleurs de la Côte d'Ivoire: vert, blanc et orange. "Libérez Gbagbo!", "Procès de la honte!", "Gbagbo président!" scandaient-ils au rythme de tambours, se réchauffant dans la fraîcheur matinale néerlandaise.

Côte d'Ivoire: de la crise sanglante au procès Gbagbo

Rappel des dates-clés depuis le refus de l'ex-président ivoirien Laurent Gbagbo, dont le procès s'ouvre jeudi à La Haye devant la Cour pénale internationale, de reconnaître la victoire d'Alassane Ouattara.

- 2010: DÉBUT DE LA CRISE POST-ÉLECTORALE -

Le 28 novembre, le second tour de la présidentielle, reportée six fois depuis 2005, oppose le président sortant Laurent Gbagbo à son rival Alassane Ouattara.

Le 3 décembre, le pays se retrouve avec deux présidents, le Conseil constitutionnel ayant proclamé la victoire de Gbagbo, et la commission électorale celle de Ouattara. Le secrétaire général de l'ONU reconnaît la victoire de Ouattara. Union européenne, France et Etats-Unis félicitent Ouattara et demandent à Gbagbo de s'incliner.

Le lendemain, Gbagbo est investi chef de l'Etat et Ouattara prête serment "en qualité de président".

Le 7 décembre, la Communauté économique des Etats d'Afrique de l'Ouest (Cédéao) suspend la Côte d'Ivoire et demande à Gbagbo de "rendre le pouvoir", suivie par l'Union africaine.

Laurent Gbagbo s'installe au palais présidentiel. Les partisans de Ouattara et des membres du gouvernement de son Premier ministre et chef de l'ex-rébellion, Guillaume Soro, se retranchent dans l'hôtel du Golf à Abidjan, soumis à un blocus.

- 2011: GBAGBO ARRÊTÉ - OUATTARA INVESTI -

Le 28 mars, après quatre mois de tension, de violences et de médiations sans succès, les forces pro-Ouattara lancent une offensive, prenant en quatre jours le contrôle de quasiment tout le pays.

Le 11 avril, Laurent Gbagbo est arrêté par les Forces républicaines (FRCI) de Ouattara à l'issue d'une guerre de dix jours dans la capitale et plusieurs jours de bombardements de la force française Licorne et de l'ONU.

Plus de 3.000 personnes ont été tuées lors de cette crise.

Selon l'ONU et plusieurs organisations internationales, la prise fin mars par les combattants pro-Ouattara de Duékoué, dans l'Ouest, s'est accompagnée de massacres à grande échelle.

Le 21 mai, Alassane Ouattara est investi devant une vingtaine de chefs d'Etat africains et le président français Nicolas Sarkozy.

- 2011: GBAGBO TRANSFÉRÉ A LA CPI -

Le 30 novembre, Laurent Gbagbo est transféré et incarcéré au centre de détention de la Cour pénale internationale (CPI) à La Haye. En mars 2014, Charles Blé Goudé, un proche de Gbagbo, rejoint son mentor au quartier pénitentiaire de la CPI.

Laurent Gbagbo et Charles Blé Goudé sont accusés de crimes contre l'humanité lors de la crise postélectorale.

- 2014: COMMISSION VÉRITÉ ET RÉCONCILIATION -

Du 8 au 30 septembre, la Commission dialogue, vérité et réconciliation organise des audiences publiques de victimes et bourreaux des crises politico-militaires (2000-2011), mais elle est critiquée pour son manque de résultats.

- 2015: SIMONE GBAGBO CONDAMNÉE -

Le 10 mars, l'ex-Première dame Simone Gbagbo est condamnée par un tribunal d'Abidjan à 20 ans de prison pour son rôle durant la crise post-électorale. Au total 79 personnes étaient jugées.

- 2016: PROCÈS DE LAURENT GBAGBO ET BLÉ GOUDÉ -

Le procès de Laurent Gbagbo et de son ex-chef de milice Charles Blé Goudé s'ouvre le 28 janvier à La Haye, les juges de la CPI l'ayant déclaré en novembre "physiquement et mentalement" apte à y participer.

L'ex-président est accusé d'avoir fomenté une campagne de violences pour tenter, en vain, de conserver le pouvoir. Charles Blé Goudé aurait été à la tête d'hommes ayant tué et violé des centaines de personnes, selon l'accusation.

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