Et Dieu créa... son musée

25/06/14 à 10:41 - Mise à jour à 10:41

Source: Le Vif

Adam, Eve, Caïn, le serpent, un mammouth, des vélociraptors, des hamburgers... On trouve de tout au musée des créationnistes, dans le Kentucky, en plein coeur des Etats-Unis. Le Vif/L'Express a visité cette arche des croisés anti-Darwin. Voyage au bout de l'enfer.

Et Dieu créa... son musée

© D.R.

Il y a des pingouins dans le jardin d'Eden. Et plein de gentils dinosaures. Deux manchots empereurs, figés dans la fausse jungle tropicale à côté d'un gorille, d'un impala et d'un couple de lamas, écoutent sagement Adam nommer les animaux de la création. Plus loin, sur le parcours fléché de la Genèse, Eve, vêtue de sa seule chevelure, des nénuphars jusqu'au ventre devant une cascade, grattouille le torse musclé de l'homme originel sous le regard du serpent et de deux vélociraptors tout droit sortis de Jurassic Park.

Dans l'allée, le public n'en perd pas une miette. Les familles nombreuses à casquettes, les groupes paroissiaux en tee-shirts ornés de psaumes, les pieuses dames mennonites coiffées de bonnets de dentelle comme les centaines de touristes délestés de 29 dollars à l'entrée s'attardent devant ce Koh Lanta antédiluvien. "Pensez ce que vous voulez, mais cela me fait du bien de voir ça, rétorque Kristen Carter, standardiste dans une administration publique locale. C'est le seul lieu où l'on réponde si bien à nos questionnements de chrétiens."

Le musée revendique son "ras des pâquerettes" théologique

Soit. Answers in Genesis (Réponses dans la Genèse), une association religieuse créée par l'agitateur fondamentaliste Ken Ham, n'a pas investi, en 2007, plus de 27 millions de dollars, le fruit de milliers de donations, dans cette imposante bâtisse pour seulement la truffer de saynètes bibliques. La pédagogie militante reste la première mission du seul Creation Museum des Etats-Unis, stratégiquement construit à Petersburg (Kentucky), au bord de l'autoroute la plus passante du Midwest. Sept ans de polémiques et 2 millions de visiteurs plus tard, ce bastion du créationnisme, fort d'un budget annuel de 30 millions de dollars, entend toujours prouver par A plus B, avec ses 7 000 mètres carrés de dioramas, de shows audiovisuels et d'expositions de fossiles, la véracité "scientifique" de l'Ancien Testament, démontrer aux ouailles trop longtemps abusées par des écoles laïques et des médias démoniaques acquis aux théories darwiniennes, que le monde a bien été créé, dinosaures compris, en six jours de labeur divin, il y a six mille ans et non quatre milliards d'années.

Le temple de la contre-culture revendique fièrement le "ras des pâquerettes" théologique, autant qu'un statut d'égal avec les "musées de l'évolution". Mais il impose dès l'entrée son idéologie. Descartes et Galilée sont présentés comme des rebelles de la raison humaine contre l'omniscience divine. Le musée invite, sans complexe, à "suivre le Chemin de l'Histoire". L'histoire vraie. Mais, si tout allait pour le mieux dans la salle de la Création, tout se gâte très vite dans la galerie de la "Corruption". Pour avoir écouté le serpent, Eve, condamnée à enfanter dans la douleur, traîne sa déprime et un gros ventre en regardant Adam biner des carottes.

A la triste conscience de leur mortalité s'ajoutent d'autres tracas : les mauvaises herbes. "Inexistantes avant le péché originel, précise une plaque du musée, elles apparaissent pour nourrir une faune en incessante reproduction." La Nature, jusqu'alors accueillante, foisonne soudain de dangers. Les insectes se mettent à piquer, les plantes secrètent des poisons, les serpents et les tarentules, du venin ; "en grande partie à cause de leur nouveau régime alimentaire", précise un commentaire. Empêtrés dans leur déterminisme, les chercheurs créationnistes tentent de nier la malveillance divine sans minimiser l'omnipotence du Créateur. Car les doux végétariens de l'Eden deviennent de méchants carnivores. "Les nouveaux prédateurs jouent un rôle de régulateurs dans la nature, en éliminant les faibles et les malades, concèdent les curateurs. Mais on ignore d'où ils tiennent leur goût pour la viande."

Le Creation Museum se targue de plus de certitudes sur la nature humaine. Un cartel, au mur, explique ainsi comment Caïn, fils d'Adam et Eve, a pu fonder une famille, vu que la seule femme disponible sur terre était sa soeur. S'ensuit une apologie de l'inceste, prétendument acceptable aux temps bibliques - pourvu qu'on fût, bien sûr, mariés. Vu la jeunesse de l'humanité à l'époque, les risques de la consanguinité étaient réduits. Enfin, l'argument massue : "C'est Dieu et nul autre qui définit le mariage. Ceux qui refusent la Bible comme autorité absolue ne sont pas fondés à condamner l'union de Caïn avec sa soeur." Circulez.

En attendant, nous sommes toujours damnés. Une salle entière décline les conséquences actuelles du péché originel : Hitler glapit dans les haut-parleurs, les photos macabres des ossuaires de Pol Pot jouxtent celles d'enfants malades couverts de pustules et de femmes hurlant pendant leur accouchement. Les vitraux brisés d'une église laissent entrevoir des vidéos : une ado enceinte s'enquiert au téléphone d'un prochain avortement ; deux gamins sniffent de la dope pendant un sermon.

Tout fout le camp, mais Ken Ham est à l'heure au rendez-vous. "Si je brandissais un Coran, on nous traiterait avec bien plus d'égards, proteste l'âme d'Answers in Genesis, immense dadais de 62 ans à la barbe d'apôtre. A travers nous, ce sont les chrétiens que les athées et les scientifiques séculiers ridiculisent." Pourtant, cet ancien prof de sciences naturelles australien, devenu le prêcheur superstar des antipodes, avant son embauche, en 1987, par les créationnistes de l'Institute for Creation Research, en Californie, ne peut nier que 30 % des Américains (et 48 % des électeurs républicains) croient toujours, comme lui, mais sans le crier sur les toits, que l'homme de la Genèse était identique à celui d'aujourd'hui. L'homme a réussi une gageure à la fin de février : inviter l'ennemi, en la personne de Bill Nye, vedette de la vulgarisation scientifique à la télé, pour débattre de la création dans l'immense auditorium du musée. Ce match stérile, suivi par 1 demi-million de spectateurs sur Internet et la chaîne chrétienne CBN, a au moins permis une levée de fonds, lui donnant l'occasion d'annoncer, deux semaines plus tard, le bouclage d'une première tranche d'un nouveau projet à 75 millions de dollars : Ark Encounters, un futur parc contenant une réplique de l'arche de Noé "grandeur nature". Le navire, long de 150 mètres et doté de trois étages d'expositions, sera conçu par un ancien des studios Universal acquis à la cause et responsable jadis des effets spéciaux des Dents de la mer. Toutes les municipalités concernées applaudissent, au nom des 200 emplois prévus dès 2016.

Noé répond lui-même aux questions des visiteurs

Outre le hall des dinosaures, dont un tricératops, affublé, en toute logique, d'une selle, la salle de l'Arche offre déjà l'attraction la plus prisée du musée. Sous un flanc de la coque, des figures animées commentent l'avancement des travaux avec un bel accent moyen-oriental. Un laïus complet décrit le probable procédé d'étanchéisation de la fameuse porte latérale du vaisseau, par laquelle seraient entrés les animaux. Et Noé répond lui-même aux questions choisies par les visiteurs sur un écran. "Les dinosaures ? Mais bien sûr qu'ils étaient du voyage ! Dieu m'avait seulement envoyé un couple d'une espèce pas trop grande, pour qu'ils tiennent dans le bateau."

Le musée est aux petits soins pour les enfants, cible des vilains darwinistes de Hollywood depuis le succès de Jurassic Park. Un show les aide à récapituler les enseignements de la visite et à monter leur argumentaire pour clouer le bec à leurs profs, présentés comme des ignares obtus. Deux anges supersympas leur rappellent que le Grand Canyon et la dérive des continents ne peuvent dater que du Déluge et que des dinosaures ont été déterrés dans l'Utah avec des vaisseaux sanguins encore visibles, signe de leur prime jeunesse. A la sortie, les visiteurs peuvent avaler un Creation Burger au Noah's Café. Avec ou sans faux mage. Pardon, fromage.

Par Philippe Coste

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