Un premier procès pour les victimes du "cancer de l'amiante"

24/10/11 à 06:28 - Mise à jour à 06:28

Source: Le Vif

L'ouverture d'un procès emblématique pour les victimes du "cancer de l'amiante" aura lieu ce lundi à Bruxelles, alors qu'un pompier, lui aussi touché, se bat contre le Siamu, que d'autres sont malades et que, en Italie, le parquet de Turin a demandé 20 ans de prison contre un ancien patron belge d'Eternit.

Un premier procès pour les victimes du "cancer de l'amiante"

© Imagr Globe

L'amiante reviendra pour la première fois au tribunal ce 24 octobre, après un précédent procès civil, perdu par le plaignant en septembre 1997, à Bruxelles, et une tentative ultérieure mais avortée, à Liège. Comme cela s'est vu en France, par le passé, et comme c'est le cas actuellement en Italie, la firme Eternit sera au coeur du procès. Avec, par exemple, quelque 3 000 personnes employées, notamment à Kapelle-op-den-Bos (près du canal de Willebroek), dans les années 1960, elle fut le plus important fabricant belge de produits finis à base de cette fibre. L'amiante, ou asbeste, est presque inaltérable et très résistant au feu. Il était donc fort apprécié dans la construction et l'industrie. Mais il est redoutablement dangereux sous sa forme pulvérulente. Depuis le milieu des mêmes années 1960, il est en effet scientifiquement démontré qu'en inhaler régulièrement la poussière provoque le cancer du poumon et, plus singulièrement, le mésothéliome, le cancer de la plèvre. A Kapelle, il y a eu des morts. Comme Françoise Jonckheere, qui avait lancé une procédure contre Eternit.

Ce lundi, la 2e chambre du tribunal civil de la capitale va donc se pencher sur son cas, bien qu'elle soit décédée en 2000, car ses enfants ont pris le relais, espérant obtenir qu'une faute soit reconnue dans le chef de l'industriel. Lequel est suspect d'avoir longtemps laissé ses salariés ainsi que ses voisins dans l'ignorance des risques que son activité leur faisait courir. Pierre Jonckheere, l'époux de la défunte, était ingénieur chez Eternit et, avec les siens, résidait à proximité de l'usine de Kapelle. Il était lui aussi décédé d'un mésothéliome (en 1987, à l'âge de 60 ans). Une hécatombe, en fait : deux de leurs cinq enfants ont subi le même sort, en 2003 et 2009. Et les trois autres, qui se savent en sursis, ont tous les poumons tapissés de fibres... A Kapelle, dont Eternit avait fait la fortune, on parle maintenant de la "poussière du diable". C'est vrai qu'on y meurt onze fois plus du mésothéliome que dans le reste du pays.

Arrêter le massacre

Bref, l'un des frères survivants, Eric Jonckheere, est devenu le président d'Abeva, l'association belge des victimes de l'amiante, qui "profite" de l'ouverture du procès pour communiquer sur le sujet. Au menu : une conférence internationale ("Déni local, urgence globale", ce dimanche 23 octobre à 17 heures au Bozar, à Bruxelles), avec projection en avant-première d'un documentaire (Poussière mortelle, entre autres coproduit par Iota, Arte et la RTBF, chaînes qui le diffuseront) sur le drame de Casale, une ville italienne aux centaines de victimes. "Nous sommes le pays où le lobby pro-amiante est le plus ancien et fut le plus actif, dès les années 1920. Or il faut que, là où le monde politique belge a longtemps détourné le regard, la Belgique devienne LE pays en pointe dans la lutte contre l'amiante et le mésothéliome, insiste le président. Il faut également prévoir de meilleures indemnités pour les victimes et mettre fin au déni de justice, mais encore créer un numéro vert dédié au sujet, sécuriser les déchetteries et apprendre aux gens à reconnaître l'amiante... Il faut dire "stop", éviter les nouvelles contaminations !"

Pompier et plombier

Mais d'autres que les Jonckheere souffrent, en Belgique. Comme, par exemple, des pompiers bruxellois. L'un d'eux, Francis Impatient, a déposé plainte fin décembre 2008 contre le Service d'incendie et d'aide médicale urgente (Siamu) de la capitale et contre X pour empoisonnement involontaire, une première en cette matière ! "Administration de substances mortelles ou nuisibles", schématise l'article 421 du Code pénal retenu par son avocat, Me Bruno-Henri Vincent. Il était initialement prévu pour les apothicaires trop maladroits. De quoi arriver au pénal, "car il faut vraiment faire changer les mentalités. Dans "soldats du feu", la hiérarchie a surtout retenu "soldats" et les pompiers sont aussi maltraités que les soldats revenant intoxiqués d'Irak ou les ouvriers russes de Tchernobyl. C'est quasi criminel de les exposer à des risques évitables", assène Me Vincent.

En tout cas, le sergent-major pompier, atteint d'asbestose, aurait respiré d'abondance de la poussière d'amiante alors qu'il agissait sous les ordres de sa hiérarchie. "Cette pratique tend à se résorber depuis l'an 2000, explique Francis Impatient, mais, au préalable, les pompiers étaient amenés, en l'absence d'incendie, à effectuer eux-mêmes des travaux de maintenance, en journée. Certains faisaient le menuisier, d'autres le maçon ou le mécanicien. Moi, c'était plombier." Pendant plusieurs mois, il a entre autres été amené à démonter - sans la moindre précaution - le chauffage du poste d'Uccle, bardé d'amiante. Il a aussi monté la garde, tout au long de sa carrière, dans deux postes ultérieurement fermés pour cause de... désamiantage. "Dans certaines casernes, on voyait les flocons d'amiante au plafond, dans les aérations, rapporte le pompier, nous vivions dedans. Même lors d'interventions, nous y étions parfois confrontés sans aucune protection, par exemple dans des locaux techniques, comme aux Finances." Et d'énumérer les noms de cinq collègues touchés par le même cancer. L'un d'eux a lui aussi introduit une action, mais devant le tribunal du travail. Bref, pour Francis Impatient, la hiérarchie savait, mais se taisait (celle-ci n'a pu donner réponse à notre demande de contact). Il la trouve de surcroît dure avec lui : lundi passé, il a reçu un courrier le poussant vers la pension, alors qu'il estime pouvoir rester salarié. Il craint une perte mensuelle de 1 500 euros...

Certes, depuis avril 2007, un Fonds amiante (AFA, au sein du Fonds des maladies professionnelles) indemnise les victimes (à raison d'un montant forfaitaire net de 1 560 euros) et leurs éventuels proches (une somme unique de 15 000 à 31 000 euros). L'année suivante, il faisait déjà face à plus de 300 cas. Et cela grimpera : de 700 à 800 décès seraient dus chaque année à l'amiante, en Belgique (et quelque 110 000 dans le monde, selon une estimation de l'Organisation internationale du travail). Certains y voient cependant une injustice : pour bénéficier de l'aide du Fonds, les victimes doivent renoncer aux procédures, même celles déjà engagées. Au bonheur, on s'en doute, des industriels qui évitent ainsi, qui sait ?, des condamnations.

Les morts d'Italie

Il faut savoir que, à terme, celles-ci pourraient peser lourd, à voir ce qui se produit au procès actuellement en cours à Turin. Les activités d'Eternit sont suspectées d'avoir été à l'origine de la mort de deux milliers d'Italiens, à cause de négligences ayant nui à la sécurité au travail, au moins entre 1966 et 1986 (6 392 requêtes de parties civiles ont été acceptées, survivants et proches de défunts). Un Belge, le baron Louis de Cartier de Marchienne, y est jugé en tant qu'ancien codirigeant (avec le milliardaire suisse Stephan Schmidheiny) d'Eternit Italie. Et si sa défense vient de demander son acquittement, au motif qu'il n'aurait jamais eu de rôle vraiment décisionnel dans l'entreprise, le ministère public, lui, avait requis, au mois de juin dernier, rien moins que vingt ans de prison contre le baron.

Mais il faut l'admettre, l'avenir en la matière est incertain. D'abord parce que l'amiante tue lentement (trente ans peuvent s'écouler entre la contamination et la déclaration du cancer), ce qui laisse craindre un futur pic épidémiologique avant que l'interdiction lancée par la Belgique en 1998 (elle fut confortée en 2005 par celle de l'Europe) sorte ses effets sur la santé publique. Ensuite, au plan juridique, parce que la justice n'est pas toujours à même d'agir rapidement, alors qu'un manifeste souci de prescription jouxte ce type de dossiers. Sauf lorsque les faits sont découverts non à la suite d'une maladie déclarée, mais en flagrant délit. Impensable au siècle passé, cela peut désormais survenir : au mois d'août 2008, un entrepreneur et un agent immobilier tournaisiens avaient été interpellés alors qu'ils faisaient travailler cinq ouvriers, sans protection, sur le démontage et le transport de quatre tonnes.

Roland Planchard

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