Ann Peuteman
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Ann Peuteman est rédactrice pour Knack
Opinion

30/08/16 à 14:03 - Mise à jour à 14:02

"Un journaliste ne doit s'inquiéter que si personne ne réagit à ses articles"

Les journalistes doivent avoir les reins solides, car les réactions des lecteurs sont souvent très dures. "À la longue, on s'endurcit un peu", écrit notre consoeur de Knack Ann Peuteman. "Même si parfois, elles font encore mal."

"Un journaliste ne doit s'inquiéter que si personne ne réagit à ses articles"

© iStock

"Je n'ai aucune envie de faire de la politique. Toutes ces insultes qu'on encaisse et en plus il faut s'exposer aux électeurs toutes les X années." Narquois, un politique écoutait mes propos. Il était clair que mon enthousiasme juvénile l'amusait. "Et donc, tu as choisi le journalisme", a-t-il ricané. "Là, tu ne t'exposes pas tous les quatre ans, mais chaque fois que tu publies un article. Et moi je peux encore prétendre qu'on a déformé mes propos, mais toi non."

Il faudrait encore quelques années et une série de tirades d'insultes téléphoniques et manuscrites avant que je réalise à quel point il avait raison. Pour vous donner une idée :

"Est-ce qu'il vous arrive de vérifier avant d'écrire quelque chose?" (une trentaine de fois ces vingt dernières années)

"Qu'attendre de mieux de la part d'une bonne femme rouge" (j'avais donné la parole au président du PTB Peter Merens)

"J'espère que ça arrivera à vos enfants pour que vous sachiez quels sentiments on éprouve." (après une opinion sur l'euthanasie des mineurs)

"Quelle nunuche frigide tu es!" (conclusion après une chronique sur les victimes de viol)

Cela vous étonne? Moi ça ne m'étonne plus depuis longtemps. Même si parfois ces mails font très mal. Surtout les jours où je ne suis pas bien dans ma peau, ou quand les gens deviennent trop personnels. Cependant, je comprends mieux d'où viennent ce courroux et cette aversion. Avec mes articles, je retourne parfois le couteau dans la plaie de certains lecteurs. D'autres réagissent mal parce qu'ils s'imaginent que leur opinion ne compte pas.

La même chose vaut pour les politiques, les académiciens ou d'autres spécialistes qui viennent se plaindre que je donne la parole à leur grand contradicteur alors qu'eux sont tellement mieux au courant. Ça aussi, je peux le comprendre. Cependant, même quand il est clair que les gens n'ont lu que le titre, je reste relativement calme.

Et il va de soi que certaines critiques sont justifiées - ou que pensiez-vous? Il arrive qu'il y ait une faute d'orthographe, que je réalise après coup que j'aurais mieux fait d'encore consulter tel ou tel spécialiste et parfois je fais une mauvaise estimation. Il est évident que vous pouvez me signaler ce genre de choses (même si j'apprécie une certaine délicatesse). Alors je vous remercie aimablement, et je vais m'asseoir dans un coin de la rédaction pour panser mes plaies.

Y a-t-il d'ailleurs prescription pour ce genre de bévues? Si oui, je veux bien dévoiler la fois où j'ai touché le fond. Il y a une vingtaine d'années, un quotidien m'a demandé de rédiger un portrait du prince qui fêtait son anniversaire. J'ai étudié une montagne de coupures pour écrire un bel article sur le prince Philippe. C'était merveilleux, au milieu de la page 2. Seulement, c'était Laurent qui fêtait son anniversaire. Un lecteur y a vu une prise de position républicaine. Mon chef non.

Controversé et insupportable

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Il ne faut vraiment s'inquiéter que si personne ne réagit à vos articles

Quoi qu'il en soit, il ne faut vraiment s'inquiéter que si personne ne réagit à vos articles. Susciter la discussion, jeter un pavé dans la mare : est-ce que ce n'est pas pour cette raison qu'on le fait ? Et si cela signifie qu'il y a des gens qui trouvent mes chroniques d'une légèreté insoutenable, mes reportages trop controversés et moi insupportable, alors c'est comme ça.

Mais il avait raison, ce politique d'il y a quelques années. Je lui ai dit beaucoup plus tard. J'avais écrit un article sur les bas-fonds de son parti et cela l'a mis en rogne. Il m'a appelée et a fulminé pendant tout un temps. Jusqu'à ce qu'il s'arrête tout à coup. "Cela en vaut-il la peine ? Toutes ces insultes que tu dois encaisser ?", m'a-t-il demandé. "Parfois, j'en doute."

Mais pas moi, ou du moins pas notablement.

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