Trichet : "Les Etats de la zone euro n'ont pas respecté les règles"

16/10/11 à 16:04 - Mise à jour à 16:04

Source: Le Vif

Il nous reçoit, le 5 octobre, dans son bureau du 35e étage de l'Eurotower, à Francfort, en Allemagne. Surprise, l'ordre ne règne pas dans l'antre du maître de l'euro, empli d'un petit fouillis de dossiers empilés, de livres, de trophées. Le 31 octobre, le Français partira avec ses cartons pour céder la place à un Italien, Mario Draghi, qui deviendra le troisième président de la Banque centrale européenne. Jusqu'à ce jour-là, Trichet veut user de la moindre goutte de temps pour défendre ce qu'il croit juste. L'autocritique n'est pas son genre, l'introspection non plus. Il ne veut pas voir ce futur si proche où il ne sera plus l'horloger d'une monnaie dont il fut aussi l'architecte. Quand l'euro est né, le 1er janvier 1999, Jean-Claude Trichet disait qu'il avait le baby blues. Aujourd'hui, il quitte un enfant en pleine crise d'adolescence, sans en connaître l'issue.

Trichet : "Les Etats de la zone euro n'ont pas respecté les règles"

© PETER JUELICH POUR LE VIF

Le Vif/L'Express : Vous dirigez la Banque centrale européenne [BCE] depuis huit ans. De quoi êtes-vous le plus fier ? Jean-Claude Trichet : D'abord, d'avoir donné la stabilité des prix à 332 millions d'Européens, comme cela nous avait été demandé par les démocraties européennes et confirmé constamment par les peuples dans toutes les enquêtes d'opinion, et particulièrement par les plus vulnérables et les plus démunis parmi nos concitoyens. C'est notre mandat premier selon le Traité : nous avons rempli notre contrat au cours des treize premières années et nous sommes crédibles pour assurer la stabilité des prix pour les dix prochaines années. Ensuite, avoir maintenu le cap de l'unité européenne dans les circonstances extrêmement difficiles créées par la crise économique et financière la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous avons, à la BCE et dans tout l'Eurosystème, un remarquable esprit d'équipe européen. Je rencontre la même attitude au Parlement européen, qui me demande régulièrement d'expliquer notre politique monétaire et avec lequel les rapports sont étroits et confiants. J'avais indiqué, dès ma première audition devant le Parlement européen, il y a huit ans, que le pacte de stabilité et de croissance était absolument essentiel. Maintenant, évidemment, cette démonstration n'est plus à faire, parce que l'on voit où le laxisme budgétaire de certains et l'absence de surveillance de la part de tous nous ont menés. Enfin, le conseil des gouverneurs de la BCE s'est toujours efforcé d'être aussi lucide que possible. Il a recommandé la plus grande prudence en matière de gestion des risques financiers bien avant le début des turbulences financières.

Et de quoi êtes-vous le moins content ?
Le plus grand défi de la période, c'est évidemment la crise, la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle aurait pu être la plus grave depuis celle de 1929 si des décisions rapides, très importantes, et souvent audacieuses, n'avaient pas été prises, d'abord par les banques centrales, qui sont en première ligne mais dont les moyens sont nécessairement limités, et par les gouvernements des pays avancés dans le monde entier.

Ne regrettez-vous pas, par exemple, la hausse des taux de juillet 2008 ou celle de début 2011, jugées prématurées par certains ? Nous prenons nos décisions de taux d'intérêt pour donner la stabilité des prix à nos concitoyens sur le moyen et le long terme. Sur les treize premières années de l'euro, nous avons eu 2 % d'inflation en moyenne annuelle. Au moment de la création de l'euro, nous avons donné notre définition de la stabilité des prix : une hausse de moins de 2 % mais proche de 2 %. Malgré les chocs pétroliers, la hausse des prix de l'énergie et des matières premières. C'est le meilleur résultat depuis cinquante ans dans les grands pays européens. Un tel résultat ne s'obtient pas par hasard, particulièrement si je remarque que les observateurs nous donnent la même stabilité sur les dix prochaines années. Mais, naturellement, cette stabilité des prix est une condition nécessaire de la croissance durable et de la création d'emplois. Toutefois, elle n'est pas suffisante à elle seule. Dans chaque pays, la sagesse budgétaire, le niveau de la compétitivité et des évolutions des coûts de production, les réformes structurelles sont autant d'autres conditions indispensables. Mais au total, sur l'ensemble de la zone euro, nous avons créé environ 14 millions d'emplois en treize ans, contre 8 millions aux Etats-Unis. Il reste beaucoup à faire pour arriver au plein-emploi et cela demande un renforcement de la compétitivité des Européens.

Où en est la zone euro aujourd'hui ?
Elle est touchée par une crise qui est évidemment mondiale. Alors que les Etats-Unis étaient l'épicentre de la crise financière en 2008, cette fois, l'Europe est plus particulièrement touchée par la crise des risques souverains. Pourtant, en considérant la zone euro dans son ensemble, notre situation est objectivement meilleure que celle du Japon et des Etats-Unis : nous aurons probablement, à la fin de l'année, un déficit public moyen de 4,5 % du produit intérieur brut [PIB] contre 10 % dans ces deux pays. Mais certains pays de la zone euro sont particulièrement vulnérables. Il faut tout faire pour corriger ces situations : renforcer formidablement la gouvernance de la zone euro - notamment en matière de politique budgétaire, de surveillance des indicateurs de compétitivité et des déséquilibres internes à la zone euro. Il faut aussi gérer de manière optimale la crise présente. Nous demandons que tous les engagements qui ont été pris par les différents gouvernements - et pas seulement par la Grèce - soient rigoureusement honorés.

Qu'auraient dû faire les gouvernements pour éviter que la crise devienne si dramatique ?
Respecter strictement les règles de la zone euro. Sans fédération politique ni budget fédéral, il était indispensable d'avoir une surveillance très attentive, rigoureuse, permanente, tout particulièrement des politiques budgétaires. Les Etats n'ont pas respecté les règles du pacte de stabilité et de croissance qu'ils s'étaient fixées eux-mêmes. A la BCE, nous avons toujours été extrêmement fermes sur ce point. Je pense notamment aux positions de la France, de l'Allemagne et de l'Italie, en 2004 et 2005. Pour s'éviter d'être elles-mêmes soumises à une surveillance rigoureuse, elles ont eu l'idée d'affaiblir le pacte de stabilité et de croissance. Elles ont non seulement fragilisé la lettre du pacte mais aussi considérablement ébranlé l'esprit de son application. C'est pourquoi je me félicite du changement très important qui vient d'être décidé par le Conseil et le Parlement européen concernant la gouvernance européenne - le pacte de stabilité considérablement renforcé, une surveillance attentive des déséquilibres et des indicateurs de compétitivité. J'ajoute que les observateurs et les marchés eux-mêmes ont fait preuve de myopie : longtemps, avant la crise de 2008-2009, la Grèce a emprunté au même taux d'intérêt que l'Allemagne !

L'été dernier, vous vous êtes mis en colère quand les Allemands vous ont reproché d'être laxiste. Le regrettez-vous ? Non ! Je ne me mets jamais en colèreà J'explique, inlassablement, ce que décide le conseil des gouverneurs et ce qui est appliqué par l'ensemble des banques centrales de l'Eurosystème. Et le concept "les Allemands" n'existe pas plus que le concept "les Français", fort heureusement. Tous les Européens vivent dans de grandes démocraties, qui sont aussi des démocraties d'opinion, avec un débat public permanent parfaitement légitime. Nous sommes nous-mêmes une institution totalement indépendante qui, selon le traité, ne peut recevoir ni solliciter d'instructions de personne. Lors de mes conférences de presse, j'ai toujours souligné notre fidélité à notre mandat premier donné par nos démocraties politiques : assurer à 332 millions d'Européens la stabilité des prix. Je souligne aussi que, depuis le début de la crise financière, la transmission de nos décisions de taux d'intérêt à l'ensemble de la zone euro n'est pas assurée convenablement. C'est une réalité très désagréable mais qu'il ne serait pas responsable de nier. Voilà pourquoi nous avons pris des mesures dites non conventionnelles [décisions exceptionnelles qui ne font pas partie des instruments traditionnels des banques centrales]. Par exemple, le fait que nous donnions aux banques la possibilité de se refinancer - autant qu'elles le jugent nécessaire pourvu qu'elles aient les garanties appropriées - à taux fixe, ce qui est de loin l'initiative la plus importante. Tout ce que nous faisons est destiné à améliorer la transmission de notre politique monétaire à l'économie, y compris dans les circonstances exceptionnelles qui sont les nôtres aujourd'hui. J'ai aussi indiqué que, si la taille de notre bilan avait augmenté de 77 % depuis le début de la crise mondiale - ce qui n'est pas négligeable, en effet -, pour la Fed [la banque centrale américaine], l'augmentation est de 226 %.

Qu'en Allemagne on vous traite de laxiste fait sourire ailleurs et notamment en France, où Edouard Carmignac (1), un gestionnaire de patrimoine, vient de vous adresser une ultime supplique : baissez le taux directeur à zéro et annoncez que vous êtes prêt à acquérir sans limite la dette des pays européens en difficulté ! L'opinion publique ne me traite pas de "laxiste" en Allemagne ! Ce serait difficile quand l'euro a mieux conservé sa valeur que les monnaies nationales depuis cinquante ans. Et je ne pense pas que l'opinion me traite aujourd'hui, après les durs enseignements de la crise, d'"ultraorthodoxe" en France. Il y a naturellement des voix diverses dans toutes les démocraties d'opinion. Comme nous sommes une institution dont les responsabilités sont considérables en Europe et comme nous sommes l'une des deux plus importantes institutions monétaires dans le monde au sein des pays industrialisés, il est normal qu'il y ait des critiques aussi bien que des soutiens.

Du fait de votre parcours, diriez-vous que vous avez joué un rôle particulier dans les politiques économiques française et européenne ?
J'ai eu la grande chance d'être associé à une entreprise historique, celle de la modernisation de l'économie française et de l'ensemble des autres économies européennes dans le contexte de l'approfondissement de l'unité européenne. J'ai été associé à ce renforcement de la construction européenne pendant plus de trente ans. J'étais conseiller du président Valéry Giscard d'Estaing lorsqu'il a lancé, avec le chancelier Helmut Schmidt, le système monétaire européen avec son mécanisme de change. Puis j'ai eu la responsabilité de négocier le traité de Maastricht, nous menant à la création de l'euro, et ensuite, la responsabilité de conduire la Banque de France, devenue indépendante, puis la BCE depuis 2003. Ces missions successives m'ont profondément convaincu que la paix, la prospérité et la stabilité de notre continent reposent très profondément sur le renforcement de notre unité européenne. Ce serait une grave erreur que de les considérer comme des acquis pour toujoursà

N'avez-vous pas le sentiment d'avoir "trichétisé" la classe dirigeante française ?
La construction européenne a toujours été une entreprise historique simultanément multinationale et multipartisane. Dans tous les pays, les sensibilités modérées ainsi que socialistes ou social-démocrates, de gauche et de droite, ont adhéré profondément à la construction européenne. Cela a été le cas en France, comme dans les autres pays européens, et cela depuis le discours de Robert Schuman d'il y a soixante ans. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas eu débat dans toutes nos démocraties, mais ce débat a pris place largement au sein de chacune des grandes sensibilités.

Qu'avez-vous envie de faire le 1er novembre que vous n'avez pas le temps de faire actuellement ?
Beaucoup lire, méditer sur le cours présent de l'histoire européenne et consacrer plus de temps à mes quatre petites-filles, Eléonore, Diane, Anna et Marie.

PROPOS RECUEILLIS PAR CORINNE LHAÏK ET BENJAMIN MASSE-STAMBERGER

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