Herman Matthijs
Herman Matthijs
Professeur en Finances publiques
analyse

15/02/18 à 11:15 - Mise à jour à 11:14

"Si le Rafale n'est pas choisi, le MR devra s'en expliquer en Belgique francophone"

Le gouvernement a le choix entre deux appareils qui peuvent remplacer nos F16, mais les Français tentent également de s'immiscer dans la course. "Quoi qu'il en soit, ce dossier a traîné trop longtemps", estime le professeur en finances publiques Herman Matthijs.

"Si le Rafale n'est pas choisi, le MR devra s'en expliquer en Belgique francophone"

© Belga Image

Au milieu des années 1970, il y a eu une vive discussion au sujet du remplacement de l'avion de combat 'Starfighter'. Finalement, la Belgique, les Pays-Bas, la Norvège et le Danemark ont choisi le F-16 actuel. À l'époque aussi, les Flamands étaient majoritaires dans le gouvernement chrétien-démocrate-libéral dirigé par le Premier ministre Leo Tindemans. Les partis francophones, dont le Rassemblement Wallon, étaient pour le Mirage F1 du Français Dassault. 35 ans plus tard, l'histoire repasse les plats.

La procédure de remplacement du F-16 a certainement été transparente et ouverte. C'est sans conteste le mérite de l'actuel ministre de la Défense : Steven Vandeput (N-VA). Il n'en a pas toujours été ainsi dans l'histoire des achats militaires.

Pour le remplacement du F-16, les 'Best And Final Offers' (BAFO) se jouent entre deux candidats : l'Eurofighter, construit par un consortium britannico-germano-italiano-espagnol, et le F-35 américain de Lockheed Martin.

L'Eurofighter est utilisé par quatre pays européens: l'Allemagne, la Grande-Bretagne, l'Italie et l'Espagne. Si la Belgique choisit cet appareil, la force aérienne met fin à sa coopération avec les Pays-Bas et opte pour une collaboration avec l'Allemagne et l'Espagne. Si la Belgique choisit le F-35, c'est une répétition des années 70, parce qu'alors nous achèterions les mêmes appareils que les Pays-Bas, la Norvège, et le Danemark.

Et puis il y a l'appareil français, le Rafale de Dassault, même si juridiquement il n'est plus en compétition parce que les Français n'ont pas respecté la procédure officielle. Ils se profilent comme candidat auprès du gouvernement et proposent une collaboration structurelle. Cela reviendrait à ce que la force aérienne belge fasse partie de la "Force Aérienne de la République française".

Jeu politique

En Europe, le Rafale est uniquement utilisé par les Français et on peut difficilement le qualifier d'appareil européen. Mais vu les liens politiques entre la Belgique francophone et Paris, cet appareil a tout de même des fans au sein du gouvernement belge, et surtout au MR. Dans cette coalition suédoise, le MR est le seul parti francophone à pouvoir participer à la décision de cet achat militaire du siècle et c'est le MR qui entretient les meilleurs liens avec le président français Emmanuel Macron. Si le Rafale n'est pas choisi, le MR devra s'en expliquer en Belgique francophone.

Les partis flamands et particulièrement la N-VA ne peuvent convaincre leur base électorale de l'achat du Rafale. Si le MR ne décroche pas le Rafale, il demandera quelque chose en échange - il y a suffisamment de possibilités : un futur commissaire européen pour la Belgique, le contrat d'entretien des nouveaux appareils, de futurs achats, etc.

La feuille de route de l'achat fixe les paramètres sur lesquels il faut baser le choix: la capacité pèse 57%, le prix 33% et la compensation 10% dans la décision juridique. Ce dernier pourcentage est bas, mais quand les politiques devront trancher, ces compensations économiques seront décisives.

Compensations économiques

Le prix de l'appareil pèse donc pour 33% dans la décision, et le cours du change joue un rôle important, tout comme les coûts d'entretien postérieurs et les "mises à jour". Étant donné que le F-35 affiche les chiffres les plus élevés de vente dans le monde, les coûts pour l'avenir sont les plus réduits. Théoriquement, les Américains devraient pouvoir proposer un prix d'achat plus bas grâce à leur plus grande production de masse. Reste aussi le paramètre décisif de la capacité, dont les systèmes d'armes et le radar. Il s'agit notamment de la présence de technologie furtive et la possibilité de transporter des armes nucléaires. Beaucoup d'encre a déjà coulé à ce sujet, mais jusqu'à nouvel ordre, Peer/Kleine Brogel abrite des armes nucléaires, et ce depuis les années cinquante. Aucun gouvernement belge n'a voulu modifier ou résilier cet accord, et donc la Belgique doit disposer d'avions pour éventuellement transporter ces armes nucléaires. C'est aussi ce qui donne du pouvoir à notre pays, car sans ces avions belges, les armes nucléaires américaines ne peuvent voler.

Politiquement, le remplacement du F-16 est surtout une affaire de compensations économiques. La Commission européenne nous surveille, parce que les compensations pourraient entraver la libre concurrence - mais si notre pays peut démontrer que ces compensations concernent des "intérêts essentiels pour la sécurité", il n'y a pas de problème. Récemment, la Commission européenne a tout de même lancé des procédures contre les Pays-Bas et le Danemark pour cause d'achats militaires. Évidemment, elle laisse les grands états membres tranquille.

Au fond, la Défense ne relève pas de la compétence de l'UE, et c'est de la faute de la Commission s'il n'y a toujours pas d'avion de combat européen. Récemment, on a lancé un plan pour un fonds de défense européen, mais cette proposition ne mènera pas à une politique de défense globale européenne. Au fond, il faudrait déjà commencer les préparations pour un appareil de sixième génération, dont nous aurons besoin en 2040.

Pour le F-35, l'OTAN peut fermer les yeux

La Belgique reste l'un des plus mauvais élèves de la classe de l'OTAN. Lors du sommet de l'OTAN au Pays de Galles en 2014, il a été convenu que d'ici 2024 les états membres doivent augmenter leurs budgets de défense jusqu'à 2% de leur PIB. Pour l'instant, seuls les États-Unis, le Royaume-Uni, la Pologne, l'Estonie, la Roumanie et la Grèce remplissent cette exigence. D'après le planning actuel de l'OTAN, seuls 15 états membres sur 29 respecteront la norme en 2024. La Belgique tournera autour des 1,3% du PIB. Un choix en faveur du F-35 représenterait un avantage budgétaire en ce sens que l'OTAN surveillerait moins strictement le budget de défense belge.

Certains suggèrent de ne pas acheter d'avions en remplacement du F-16, ce que l'industrie aéronautique belge n'apprécierait évidemment pas. Et qui surveillera l'espace aérien belge ? Si notre pays délègue cette tâche à un autre pays, cela coûte de l'argent aussi, et nous perdons à la fois la souveraineté et l'information. En outre, la loi du 23 mai 2017 a fixé la programmation pour les investissements militaires de 2016-2030. En euros constants de 2015, il s'agit de 9,2 milliards d'euros. De l'argent a donc été affecté pour l'achat de 34 avions de combat. Si on réussit à négocier un prix d'achat de 90 millions d'euros par appareil, on aboutit à une facture d'environ 3 milliards d'euros, ce qui est autant que les dotations annuelles aux chemins de fer.

Il faut également noter que la situation géopolitique autour de l'UE est très instable et dangereuse. Il ne fait pas de doute qu'une Europe militaire plus forte peut contribuer à plus de stabilité. Sans cette stabilité géopolitique, la prospérité d'Europe occidentale risque de devenir très problématique.

Conclusion

En principe, le gouvernement fédéral doit choisir entre les deux appareils restants, le F-35 et l'Eurofighter. Il sera important de voir combien le MR demandera pour dire non à face à la pression de Paris pour choisir le Rafale.

Quoi qu'il en soit, la Belgique a trop traîné dans ce dossier et a manqué le train de la phase de développement. Nous aurions dû faire un achat groupé avec les Pays-Bas, la Norvège et le Danemark il y a dix ans. Nous aurions économisé beaucoup d'argent et acquis des connaissances technologiques.

En dernier lieu, le gouvernement pourrait décider de ne rien acheter ou de lancer une nouvelle procédure. Cependant, les partis du gouvernement ne vont concéder un tel cadeau politique ni à l'opposition ni au prochain gouvernement, dont ils ignorent s'ils en feront partie. Le Premier ministre Michel devra annoncer sa décision avant le sommet de l'OTAN à Bruxelles début juillet, car sinon la Belgique se verra présenter la facture diplomatique.

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