Christine Laurent
Christine Laurent
Rédactrice en chef du Vif/L'Express
Opinion

12/07/13 à 09:45 - Mise à jour à 09:45

Sceptre en surtension

Le sens du devoir chevillé au corps, la compassion en bandoulière, l'empathie pour porte-drapeau... Baudouin, en brave soldat de la monarchie, a assumé. Tout, sans exception. L'héritage sulfureux, la lourdeur de la tâche et les dissensions au sein d'une famille aux frasques multiples toujours tues, étouffées dans l'oeuf. Diable, il s'agissait de sauver les apparences, de couvrir d'un voile pudique les déboires des uns et des autres au nom de l'intérêt suprême. "Never explain, never complain".

Souffrir, oui, mais en silence. Pendant quarante-deux ans, le patriarche, fort de ses convictions religieuses, secondé par Fabiola, parfaitement cadrée pour le rôle, s'est mêlé de tout pour peaufiner une image d'Epinal de la Maison royale qui en a trompé plus d'un. On connaît la suite. Quand la chape de béton s'est fissurée, toutes les bombes enterrées à la hâte ont explosé, entraînant le Palais dans un tsunami dont on n'a pas fini de mesurer l'impact.

C'était au temps où le Roi était une icône. Intouchable Baudouin, un presque "saint" qu'il avait été question de canoniser d'ailleurs. Souvenez-vous, la Belgique, alors, était majoritairement belgicaine. C'était hier, autant dire une éternité. Depuis, notre vieux pays s'est écaillé, et comme des dominos, un à un, tous les tabous sont tombés. L'avenir ne peut être du présent qui se perpétue, encore moins du passé. Une leçon que Philippe, tout imbibé des principes inculqués par son oncle, devra assimiler à la vitesse grand V. L'ombre écrasante de Baudouin... Le fils aîné d'Albert II saura-t-il couper le cordon, tant on sait que les mentors qui ont marqué notre jeunesse nous hantent, surtout quand on les a aimés ? A-t-il gardé dans ses gènes la vision politique d'un homme qui se voyait, non pas engagé dans un job, mais bien investi d'une "mission" qui frôlait le sacré ? Un concept obsessionnel pour le neveu aussi et qu'il répète comme un mantra.

Mais quelle mission donc pour Philippe dans cette Belgique frappée d'obsolescence ? Quel rôle dans le brouillard institutionnel et politique d'aujourd'hui ? Lui se verrait bien en guide, en facilitateur, nous dit-on. Traduction ? Pour sauver ce qui peut l'être, influencer le politique, réconcilier le nord et le sud, écraser la menace républicaine rampante de la N-VA ? Noble ambition, mais une vie entière n'y suffirait pas. Même pour quelqu'un qui a passé trente ans à se préparer. Non, le plus urgent sera bien de convaincre qu'il est bien "the right man at the right place". Tout aussi périlleux. Déniaisé, le peuple ne reconnaît plus d'autorité au-dessus de tout soupçon, fût-elle royale. Critiquer le roi autrefois, c'était blasphémer. Ejecté du Palais, ostracisé, le journaliste qui avait osé s'y frotter. Shocking ! Balayé tout ça ! Pour preuve, l'hilarité et l'irrévérence de la twittosphère après le discours d'Albert II du 3 juillet dernier. Morceaux choisis : "Le roi devrait abdiquer plus souvent qu'est-ce qu'on se marre", "Albert for President, Philippe for First Lady"... Redoutable opinion publique, toujours à l'affût du moindre faux pas. La com', talon d'Achille du nouveau souverain. Peur de trébucher, peur de ne pas savoir répliquer, peur de s'emporter, de perdre son self control. Cette peur paralysante, pernicieuse qui inhibe et peut provoquer, dans les grands moments de tension, tant de maladresses et de dérapages. Jusqu'à l'embrasement.

Auréolé d'un premier état de grâce, Philippe devra parler vrai. Trouver les mots et le ton justes, raconter le bon récit, subtil mélange de fond et d'émotion, réagir de manière pertinente, avec en prime une pointe d'humour. Un fameux challenge pour un introverti contemplatif, grand admirateur de Rilke, et qui déteste l'improvisation. Et bien plus redoutable encore que tous les escadrons en ordre serré et les torpilles de la N-VA.

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