Raphaël Enthoven
Raphaël Enthoven
Philosophe VIP
Opinion

04/05/12 à 10:00 - Mise à jour à 10:00

Sarkophobie : les dieux auront toujours soif

La sarkophobie ? Un écran de fumée. Un rejet. Un racisme bien-pensant. Et un filon.

Il n'est pas certain que la victoire de François Hollande ait pour conséquences immédiates la baisse du chômage, la relance de la croissance, la suppression des inégalités et le retour à l'équilibre budgétaire... Mais une chose est sûre : la défaite de Nicolas Sarkozy aurait au moins pour vertu de mettre en sourdine un délit de faciès qui pourrit le débat depuis des années, qu'on appelle "sarkophobie" et que, pour mémoire, il faut dénoncer avant qu'il ne passe de mode.

Qu'est-ce que la sarkophobie ? Et que fut-elle ?

Non une idée, mais un écran de fumée, avec ou sans feu. Non un projet, mais un rejet, ou le regret collectif d'avoir élu quelqu'un qui n'était pas notre genre. Non une vigilance, mais un "complotisme", qui, encore maintenant, n'épargne ni femme ni enfants, suspectés de s'exposer quand on les photographie à leur insu. Non un argumentaire, mais un discours ouvertement contradictoire, qui, faisant tour à tour de Nicolas Sarkozy un "fou de Dieu" et un homme sans morale, un nationaliste et un mondialiste, un professionnel et un amateur, un flic et un voyou, un métèque et un raciste, a méticuleusement remplacé la réflexion par le réflexe. Non la critique (parfois légitime, souvent nécessaire) de la politique de Nicolas Sarkozy, mais un racisme bien-pensant, un crachat vertueux, la création "ex homine" d'une élite de soudards dont la médiocrité se mesure à l'échelle de leur snobisme.

Parce qu'elle a dessiné des mouches au-dessus de sa tête, parce qu'elle a toujours visé sous la ceinture et s'en est prise sans vergogne au physique de son Jonas, longtemps présenté comme un parvenu obsédé par tout ce qui brille, la sarkophobie pose des problèmes qui transcendent sa cible et survivront, sous d'autres formes, à son éventuel départ. Derrière l'excommunication consensuelle de l'homme qu'on adore détester fermente un ragoût de haines, qui emprunte à l'antisémitisme sa critique de l'argent, au dogmatisme la conviction de bien penser quand on est bien-pensant, à l'indignation le sentiment (majoritaire) d'être seul de son camp, et à la connerie la certitude d'être plus haut quand on est plus grand. Peu importe qu'au-delà de vraies réussites et de vraies fautes cet homme n'ait pas été le diable. Qu'il ait bien ou mal agi ne compte pas, les dieux ont soif : si Sarkozy n'existait pas, le sarkophobe l'aurait inventé.

Par ailleurs, comme pour toute désignation d'un bouc émissaire, la sarkophobie fut - et demeure - une manne, un filon. Elle a repoussé l'âge de la retraite de comiques sans talent qui ont su faire passer leurs mauvaises manières pour de l'insolence ; elle a développé le business des adversaires de la loi du marché, qui ont investi dans la sarkophobie dès 2007 ; elle a favorisé l'émergence de journaux en ligne, où des procureurs déguisés en journalistes maquillent des réquisitoires en reportages, pratiquent la présomption de culpabilité et vous font la morale en fouillant dans vos poubelles ; les grands hebdomadaires et les quotidiens, qui ont, en moyenne, depuis 2007, consacré le cinquième de leurs Unes à Nicolas Sarkozy, lui doivent, au moins, de n'avoir pas encore déposé le bilan.

Ultime méfait (ou seule vertu ?) d'une haine qui, comme l'entartage, célèbre l'agresseur et raille la victime : elle permettra peut-être, le 6 mai, à une gauche sans colonne vertébrale de gagner (enfin !) sur le dos de son ennemi.

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