Professeur J-O Defraigne
Professeur Ordinaire à l'ULg, Chef de Service de Chirurgie Cardiovasculaire et Thoracique au CHU de Liège
Opinion

20/12/12 à 18:17 - Mise à jour à 18:17

Quand l'UCL confond Urbi et Orbi.

Depuis quelques semaines, moultes réactions du sérail de l'UCL sont régulièrement publiées dans la presse suite au projet de décret sur la réforme de l'Enseignement Supérieur.

Quand l'UCL confond Urbi et Orbi.

© Belga

Après l'ouverture du feu par le Recteur de l'UCL dans la Libre Belgique du 29 Novembre, diverses salves ont été tirées, sous forme de carte blanche au Soir,par des membres de la communauté universitaire de l'UCL, avec des titres tels que "la médecine universitaire craint le carcan sous-régionaliste" . Ces inquiétudes et ce rejet ont trouvé écho pour des raisons très différentes auprès de la FEF (mais quel projet n'a-t-elle jamais critiqué?), de la CSC (qui s'en étonnera?) et du MR (pour des raisons sans doute plus subtiles). Aujourd'hui, on sollicite le ban et l'arrière-ban et incite les diplômés de l'UCL à se mobiliser en répondant massivement au sondage en ligne sur le site du Vif et en inondant de courriels les boîtes électroniques des ministres (!!)

Au-delà des titres à sensations et des gesticulations - même si l'appropriation de la médecine universitaire par les auteurs de la carte blanche dérange- les justifications avancées interpellent car elles trahissent des perspectives stratégiques à peine déguisées.
Récemment, le conseil rectoral de l'UCL a remis en cause la logique des regroupements en 5 pôles qui selon le Conseil Rectoral de l'UCL ne vise qu'à détricoter l'organisation de l'UCL. Dans un jargon économique, on évoque un "branding" forgé depuis plusieurs années sur le plan international pour justifier un rayonnement régional. Le socle de ce rayonnement régional est-il vraiment l'excellence ou davantage la convergence confessionnelle? Sans doute les deux, mais alors laissons tomber la mantille et concédons le. Constater que des Hautes-Ecoles, catholiques dans leur direction, préfèrent former un réseau avec une Université distante de plus de 100 km au lieu de s'associer à une Université toute proche et rappeler l'échec du regroupement des Facultés de Droit de Liège et de Namur suite aux interventions épiscopales et cardinale illustre bien ces volontés de réseaux où le rationnel est supplanté par le confessionnel...Bel exemple de grand écart entre l'obéissance à la hiérarchie et le sentiment de gêne occasionnellement ressenti face aux prises de position parfois rétrogrades de cette hiérarchie sur les problèmes de société.

Est également évoqué un favoritisme au détriment de l'UCL. Mais, en 2004, lors de la promulgation du décret définissant les Académies Universitaires, qui s'est ému de la part de gâteau attribué aux universités bruxelloises, et des miettes laissées aux autres ? En tout cas, pas l'UCL confortée par le rayonnement des cendres encore chaudes du PSC dans lesquelles naissait le Phénix CDH. De multiples exemples illustreraient le bénéfice engendré par la proximité avec les arcanes du pouvoir.

La création des académies, intitulée pour l'une d'entre elles Wallonie-Bruxelles de façon révélatrice, a constitué une injustice flagrante pour l'Université de Liège, qui alors même qu'elle avait antérieurement été représentée en Région Bruxelloise (au travers de sa Faculté de Médecine Vétérinaire) s'en est trouvée exclue. Alors pourquoi s'offusquer quand le balancier soumis à une loi physique inéluctable repart dans l'autre sens? Faut-il aussi trouver là le fondement des objections du MR quand on sait que le Ministre-Président MR Hasquin, ex-recteur de l'ULB, a régulièrement mis en doute l'existence d'une identité wallonne, et se félicitait de la création des académies sous le contrôle d'un centralisme bruxellois. Fut un temps où les "provinciaux" devaient se rendre à Bruxelles s'il voulaient faire des études universitaires. Triste récompense pour ceux qui étaient "montés" à Bruxelles avec d'autres objectifs en 1830.

Les angoisses territoriales actuelles de l'UCL rappellent les prises de position politiques et presque sommaires publiées dans le Vif l'Express et dans l'Echo, par le Professeur Jacques Thisse de l'UCL, éminent économiste, né en région liégeoise - ce n'est pas ce qui le rend éminent. Je cite en vrac : "Il faut arrêter de privilégier l'axe Liège-Hainaut... on s'obstine à soigner Liège et Charleroi ... Liège et Charleroi ne bougent pas. Des pôles comme Louvain-la-Neuve et Namur, voire le Luxembourg, sont directement connectés à Bruxelles... même si Bruxelles est mal gérée ... elle est le moteur économique de la Belgique. Je parle d'un grand Bruxelles, où les communes les plus dynamiques sont celles de l'arrondissement de Hal-Vilvorde." Voilà qui ne donne guère envie de dépendre d'une structure trans-régionale (la mauvaise gestion) et qui fait émettre des doutes sur la pérennité de cette structure si l'on considère l'évolution de la Belgique (l'arrondissement de Hal-Vilvorde). Le professeur Thisse allait plus loin : "la Communauté Française s'entête à financer trois universités complètes pour des raisons philosophico-sous-régionalistes ... les problèmes sont les mêmes à Charleroi et à Bruxelles". Comment ne pas rapprocher ce propos de celui du recteur de l'UCL qui déclare " un exemple innovateur constituerait l'émergence d'une Open University interuniversitaire à Charleroi (sic)"; il faudra que l'on explique ce que cela signifie...

Impossible de ne pas relier les faits et d'y voir à défaut d'un dessein caché au minimum un agenda précis, et une anticipation qui participe à un projet. Il y a là une volonté hégémonique qui consiste à dire, comme l'a mentionné le Recteur Delvaux dans sa diatribe: "nous serons les moteurs du développement économique et nous voulons contribuer à ce développement via notre rayonnement régional".. Ces propos rappellent ceux que devaient tenir les missionnaires évangélisateurs à ceux qu'ils nommaient païens, de façon injurieusement manichéenne; ils sont somme toute injurieux pour les membres des corps académiques des autres universités. Peut-être est-ce cette perception qui, entre autres, a conduit au rejet de la fusion avec l'UCL par les ex-Facultés Notre-Dame de la Paix à Namur? Cette attitude colonisatrice avait d'ailleurs été qualifiée de "stratégie de concurrence et de véritable agression" par le Recteur Viviers de l'ULB lors de son discours de rentrée académique face à l'ambition de l'UCL d'organiser à l'avenir des formations en langues dans la capitale, son "territoire naturel" comme le justifiait le Recteur Delvaux. Aujourd'hui, il semble que bien des territoires soient naturels pour l'UCL ...

D'autres intentions masquées sont largement déraisonnables si on les situe dans un contexte économique. L'UCL vit comme un déchirement le fait que son hôpital académique, les cliniques Saint-LUC, soit en région bruxelloise et la maison-mère en région wallonne. Faut-il pour cela que la collectivité supporte un accroissement des coûts et la charge des errances du passé en soutenant la création d'un nouvel hôpital académique en région wallonne sous l'égide de l'UCL (à Louvain-la-Neuve ?) ou en "up-gradant" le CHU Mont-Godinne ? A titre de justificatif, la moitié des médecins en région francophone seraient diplômés de l'UCL. Pas étonnant, vu le pipe-line d'étudiants organisé entre la Faculté de Médecine incomplète de Namur et celle de L'UCL pour les étudiants de Master. Pas surprenant non plus, vu la volonté affichée dans le passé de diplômer à tout crin un maximum de médecins de façon à occuper les postes dans les différents hôpitaux, et par des accords de collaboration subséquents de tenter d'étrangler progressivement les hôpitaux qui n'appartiennent pas au réseau. Ce ne sont pas les Mutualités Chrétiennes qui démentiront vu leur soutien à l'idée de création d'un nouvel hôpital académique en Région Wallonne. Cette politique d'adoubement par le diplôme a évidemment été confortée au moment de la définition des quotas du numerus clausus, obligatoirement favorables à l'UCL.
Dans la carte blanche du Soir du 7 décembre, et dans une condescendance insupportable, 3 professeurs de l'UCL rappellent que l'Enseignement Supérieur en Communauté Française est essentiellement libre. On prend exemple de l'Europe, de l'Italie et de l'Espagne et d'autres pour affirmer l'enseignement est de meilleure qualité lorsque l'enseignement est libre. Magnifique ironie de mettre en exergue ces pays dont on connaît les problèmes actuels et dont on ne citerait pas automatiquement les Universités comme référence, sauf à mentionner l'influence catholique qu'elles subissent. On omet de citer la France, où l'état laïc a entrepris des réformes majeures dans le domaine des Universités qui s'en sont félicitées, dans un pays où on rivalise avec les plus grandes institutions internationales. Inévitablement, les regroupements français ont eu une base régionale. Dire qu'en Communauté Française la majorité de l'Enseignement est libre participe soit d'une manifestation supplémentaire de mauvaise foi ou soit, moins gravement, d'une ignorance si l'on considère que les Universités Libres sont financées par le public. Et voilà bien la quadrature: comment ne pas se sentir embarrassé si l'on se déclare libre tout en recevant du public des allocations de fonctionnement, au même titre que les autres. Surtout, paradoxe de la "liberté", si on n'est pas soumis aux mêmes contraintes dans l'utilisation de cet argent que ceux qui sont "officiels". Par exemple, entre autres, la soumission à la loi sur les marchés publics ne s'applique pas de la même façon à l'UCL ...

Alors, dans les différents cénacles de réflexion (ceux où l'on cause et devise du bien public), il est temps de se dire que le politique, qui est chargé de l'utilisation des deniers publics a le droit de regard, tout comme le peuple qui délègue tant bien que mal cette mission au politique. Au nom du citoyen, le politique a le droit d'agir dans l'intérêt commun, même si, comme à chaque fois que l'on tranche, l'arbitraire peut exister. Tout le reste n'est que lobbying et, comme tout lobbying, il est soumis à bien plus d'inégalités, surtout si l'on sait que la capacité de lobbyer n'est pas la même selon la classe sociale et la formation. Le savoir est une chose; trouver des justifications à tout prix pour donner l'illusion de son bon droit en est une autre. Certes, en administrant de manière un peu abrupte la diversité de l'offre en matière d'Enseignement Supérieur, le décret Marcourt a ses imperfections. Mais c'est le rôle du politique de ne pas laisser le champ libre aux lobbies qui risquent de ne pas respecter les aspirations régionales. Une Université doit avoir une vocation d'acteur dans le tissu économique local et contribuer effectivement au développement. Est-ce en centralisant l'Institution et en développant un mycélium et un essaimage que l'on atteint ce but ? Le Recteur de l'UCL semble le croire mais il serait étonnant qu'il pense autre chose, tant les voies à cette politique lui ont été ouvertes précédemment. En tout cas, ceux qui oeuvrent pour le redéploiement des régions et considèrent leur université comme un acteur local essentiel ne se retrouveraient plus dans des pilotages et des regroupements à distance.

Et pour terminer, on ne saurait donner d'autres conseils à l'UCL et sa direction: cessez de vous croire investi d'une hypothétique mission, reconnaissez que votre développement international n'est pas assujetti à un développement local, et arrêtez de vouloir défendre une structure féodale où vous seriez les suzerains et les autres vos vassaux. Au lieu de tout cela, travaillez en harmonie et avec respect avec vos collègues.

Professeur J-O Defraigne

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