Olivier Mouton
Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express
Opinion

04/02/14 à 11:35 - Mise à jour à 11:35

Quand Benoît Lutgen joue à José Mourinho

Le président du CDH use de la tactique électorale avec un cynisme certain pour sauver les meubles. Son parti malmené, il joue la contre-attaque. La preuve avec Milquet, Rolin et Delvaux.

Quand Benoît Lutgen joue à José Mourinho

© Belga

Hier soir, en Premier league anglaise, José Mourinho, entraîneur du Chelsea d'Eden Hazard, a délivré une démonstration de coaching pour permettre à son équipe de s'imposer 0-1 sur la pelouse du Manchester City de Vincent Kompany. Sa tactique? Contenir les attaques d'une formation bien plus puissante sur le papier, pour ensuite la mettre KO en contre-attaque.
Oui, il s'agit là de football. Mais la métaphore est valable pour la politique.

Le métier de président de parti en Belgique n'est aujourd'hui pas très différent de celui de ces stratèges du ballon rond qui étudient minutieusement l'adversaire et le terrain pour positionner au mieux leurs joueurs. Objectif? Gagner les élections, évidemment. Ou limiter les dégâts, à tout le moins.

Dans ce registre, Benoît Lutgen, président du CDH, a incontestablement fait preuve de maestria ces derniers temps. Alors que son parti est malmené dans les prévisions électorales, il prend de risques. Quitte à se fâcher avec les siens et à faire preuve, comme Mourinho à Chelsea, d'une belle dose de cynisme.
A Bruxelles, Benoît Lutgen a imposé à la vice-Première ministre fédérale Joëlle Milquet la tête de liste à la Région bruxelloise. C'est peu dire que la principale intéressée ne voulait pas de cette place, même si elle s'en défend. Le calcul est pourtant clair: alors que le CDH est quasiment assuré de sauver ses deux sièges à la Chambre dans cet arrondissement, il pourrait gagner un à deux sièges au parlement bruxelloise grâce à la locomotive électorale que reste Joëlle Milquet.

Nouveau coup de poker à l'Europe. Le président du CDH lance dans l'arène Claude Rolin, secrétaire général de la CSC. Le syndicaliste fera bonne figure pour doper le caractère social des humanistes et, tandis que le CDH est assuré de préserver son siège au parlement européen, pourra toujours tenter de faire vibrer la fibre syndicaliste chrétienne pour glaner un siège supplémentaire dans la seule circonscription électorale qui reste à l'échelle francophone. Mais l'essentiel n'est pas là.

Ce faisant, Lutgen tente un autre parti: l'objectif consiste à convaincre Anne Delvaux de prendre la deuxième place sur la liste de la Chambre à Liège. A lui forcer la main, dirait-on plus justement. C'est que la province de Liège sera le brasier des élections du 25 mai prochain, là où tout se décidera. Le CDH dispose bien à Verviers d'une forte tête en la personne de Melchior Wathelet, mais pas à Liège même. L'ancienne journaliste de la RTBF est une autre machine à voix dont il ne pouvait se passer.
C'est une vraie prise de risque: Anne Delvaux a fait le forcing pour rester à l'Europe et menaçait de quitter la politique si son choix n'était pas rencontré. Elle s'exprimera la semaine prochaine. Déjà, on spécule sur la promesse qui pourrait lui être faite si le CDH revient au pouvoir. Un poste de ministre, par exemple?

Benoît Lutgen, ce faisant, témoigne qu'il garde la main ferme pour gérer son parti en interne, même si ce poste de président n'était pas celui de ses rêves. La tactique politique dont il joue autant que Mourinho est la seule valable. Car le CDH, à la lutte avec Ecolo pour la troisième place francophone, est un parti aux abois et les prévisions, en l'état, le donnent en recul au fédéral et en Wallonie.
Tout cela n'est pas joli-joli, pourriez-vous dire. Cela illustre à nouveau le poids de la particratie dans notre pays, les calculs politiciens des présidents, les ambitions prenant le dessus sur les convictions de fond. Ce n'est pas faux. Comme le football, la politique s'est professionnalisée au point de ne plus laisser de place à l'improvisation. Tout est calculé, pensé, intégré pour se donner un chance d'arriver ou de rester au pouvoir.

Malsain? Un match de football se gagne souvent - ou ne se perd pas - en cadenassant les positions. Quitte à produire du beau jeu lorsque l'équipe est assurée du maintien ou de la qualification. Le CDH de Lutgen ne fait pas autre chose.

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