Olivier Mouton
Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express
Opinion

01/06/16 à 14:00 - Mise à jour à 16:11

Pourquoi je pense toujours que la Wallonie se tire une balle dans le pied

"Chère Wallonie adorée, tu te tires une balle dans le pied", écrivions-nous. Voici quelques précisions utiles à ceux qui ont estimé que le journaliste se tirait une balle dans le pied.

Pourquoi je pense toujours que la Wallonie se tire une balle dans le pied

© BELGA

Cher Patrick, cher Pascal,

Vous avez tous deux écrit des textes ulcérés sur les réseaux sociaux après avoir lu l'opinion publiée ici même: "Chère Wallonie adorée, tu te tires une balle dans le pied". Permettez-moi de prendre ce même canal pour vous répondre, vous qui avez préféré m'écrire personnellement, mais sur la place publique.

Avant toute chose, sachez que je n'ai pas l'impression d'être un "journaliste qui tire une balle dans le pied du journalisme", comme vous l'exprimez tous les deux. Libre à vous de le penser, bien sûr. Mais le texte que j'avais rédigé, volontairement provocateur, était un coup de gueule, une opinion, non un exposé objectif et nourri d'opinions diverses comme nous le faisons régulièrement. C'était un cri du coeur rédigé au lendemain d'un départ en grève sauvage à la SNCB qui me paraissait, oui, "inaudible" et qui me l'apparaît toujours après avoir soupesé les raisons précises de ce blocage, motivé par des raisons avant tout sectorielles, j'ose le mot "égoïstes". Et je pense ne pas être le seul à le penser. C'était une sonnette d'alarme face à une stratégie exclusivement francophone - pour autant que ce soit une stratégie, comme je le précisais... -, contre-productive à mes yeux.

Permettez-moi toutefois de préciser ma pensée sur deux points qui me semblent importants, en respectant le débat que vos textes initient.

Cher Patrick,

Tu (puisque tu me tutoies) es un citoyen comme d'autres, "pas d'extrême gauche" précises-tu, qu'un "juste effort de réflexion pousse à respecter" le mouvement social actuel. D'accord. Et je reprends tes premiers mots: "Ainsi la Wallonie ne pourrait plus manifester son désarroi et son désaccord quant à une politique fédérale qui se résume grosso modo à une soumission complète au capitalisme financier qu'on retrouve sous son appellation idéologique : le néolibéralisme."

Ce n'est pas ce que j'ai écrit.

On pourrait certes débattre longuement de la différence entre cette "soumission complète au capitalisme financier" et la nécessité de mener des réformes structurelles pour relancer l'activité ou pour rendre soutenable notre modèle social. C'est le coeur de cette polarisation de plus en plus caricaturale qui habite notre espace démocratique, une opposition des termes qui mérite à mon sens une réflexion moins simpliste que celle consistant à dire que les plus riches vampirisent tout - ce n'est qu'un des aspects de ce débat, et le gouvernement fédéral n'en fait pas assez à ce sujet, je suis d'accord.

Au-delà de cela, permets-moi te dire deux choses en lien direct avec ce que j'ai écrit.

Premièrement, le coeur de mon propos se situe à un autre niveau, celui d'un débat communautaire. Cette fronde exclusivement francophone donne des arguments à ceux, N-VA en tête, qui veulent démontrer que la Wallonie est un îlot conservateur, une Région "pré-révolutionnaire". C'est d'autant plus évident que la stratégie nationaliste est écrite: il s'agit de mener des réformes et de tenir des propos de nature à pousser à bout la gauche francophone pour exiger le confédéralisme - ou, mieux, qu'elle le demande elle-même. Il est évidemment facile d'associer celui qui exprime cela à un allié des nationalistes flamands, mais l'allié n'est pas toujours celui que l'on croit... Donc: oui, on peut évidemment manifester son désarroi contre la suédoise, mais en veillant, dans notre pays complexe, à maintenir une solidarité nord-sud dans le mouvement social! Les leaders syndicaux, dépassés par leur base quoiqu'ils disent, le mesurent très bien eux aussi. A moins que l'on entre dans une autre logique, une autre dynamique...

Deuxièmement, sache que mon expression n'était pas un soutien au "néolibéralisme", une notion d'ailleurs mise à toutes les sauces. Tant s'en faut. Mais je préfère une Wallonie qui bouge à une Wallonie qui bloque, oui, a fortiori quand ce blocage méprise ceux qui dépendent des transports en commun ou des étudiants en pleine période d'examens. Bouger, cela ne signifie pas être cynique. Créer son entreprise ou porter des projets, cela ne veut pas dire soutenir le capitalisme financier. As-tu vu le film "Demain", qui a fait un tabac ces derniers mois? Personnellement, je préfère une critique constructive de la société, une recherche de chemins alternatifs à une logique purement destructrice d'opposition et de défense de privilèges d'un autre temps. Nous devons certainement changer nos modes de vie, trouver d'autres voies dans un monde qui change. Oui, les journalistes sont - aussi - des sentinelles pour éviter "cette raison folle qui pousse l'humanité à sa destruction". Mais excuse moi, mais ce n'est pas en démontrant par l'absurde l'inefficacité des transports publics que l'on y arrivera.

Cher Pascal,

Vous êtes politologue à l'ULB, très médiatisé et nous avons souvent des contacts dans le cadre de dossiers sur des sujets politiques. Vous aussi avez exprimé sur les réseaux sociaux le fait qu'il ne "faudrait pas que des journalistes tire une belle dans le pied de la presse écrite". Ce n'est certainement pas ma volonté. Et j'aimerais dès lors répondre aux questions que vous posiez ou aux réflexions que vous avanciez.

"En quoi, le positionnement d'un acteur politique et social, quel qu'il soit, d'un espace ou d'un territoire engage-t-il cet espace ou ce territoire s'il n'est pas le fait des autorités représentatives de ce territoire?" C'est à mes yeux une vision quelque peu restrictive de la démocratie. Les syndicats sont eux aussi des organes représentatifs, importants, acteurs majeurs du modèle de participation sociale qui est le nôtre. Cette adresse "à la Wallonie" tient compte de cela, mais aussi du fait que ce mouvement social serait immédiatement traduit au nord du pays comme l'expression de nos "deux démocraties, deux opinions publiques". Il s'agit là d'une analyse journalistique, en fait. Et elle s'est rapidement avérée exacte. Même si je mesure bien le fait que Paul Magnette (PS), ministre-président wallon, n'a pas appelé à la grève générale.

"On signalera que les prisons de Bruxelles sont... en Région bruxelloise et que nombre de gardiens y sont néerlandophones et habitent en Flandre", précisez-vous. Merci, je saisis encore les réalités institutionnelles de notre pays, je sais que la prison de Saint-Gilles se trouve en Région bruxelloise. Mais l'accord proposé depuis par le ministre fédéral de la Justice, Koen Geens, a été approuvé par trois syndicats flamands et un plus petit syndicat francophone, libéral, alimentant encore la réflexion dans le sens communautaire.

"Quand Bart De Wever s'exprime, nombre d'observateurs nous rappellent à l'envi: 'Ce n'est pas la Flandre', concluez-vous. Effectivement, même si le Ministre-Président de la Région flamande est issu de ses rangs. Donc ce l'est bien plus que les grèves ne sont le fait de la 'Wallonie'." C'est une nuance à laquelle je souscris. Fort heureusement pour ceux qui travaillent, créent de l'emploi, étudient ou tentent de porter des projets alternatifs au jour le jour.

Cela ne m'empêche pas de considérer encore et toujours que ceux qui mènent de tels mouvements sauvages tirent une balle dans le pied de leur Wallonie.

Bien à vous,

Olivier Mouton

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