Philippe Meystadt : "L'Europe doit augmenter sa capacité d'innovation"

23/03/12 à 09:30 - Mise à jour à 09:30

Source: Le Vif

Quand, en juillet 2010, le magazine Time barre sa Une du titre Europe : the Lost Continent, Philippe Maystadt est piqué au vif. L'Europe serait-elle vouée à devenir ce que des observateurs américains n'hésitent pas à qualifier de "nouveau tiers-monde" ? (1). Celui qui a été président de la Banque européenne d'investissement pendant plus de dix ans lance la contre-attaque dans Europe : le continent perdu ? (2). OK, l'Europe souffre d'une productivité insuffisante, d'un déficit d'employés qualifiés, d'un vieillissement plus rapide de la population et des égoïsmes nationaux. Mais les raisons d'espérer ne manquent pas. Encore faut-il que les Européens s'unissent et que l'Union européenne retrouve une légitimité démocratique. C'est pourquoi l'ancien ministre belge des Finances prône l'adoption, après débat, d'un traité-Constitution.

Philippe Meystadt : "L'Europe doit augmenter sa capacité d'innovation"

© Frédéric Pauwels

Le Vif/L'Express : Vous écrivez que l'importance relative de l'Union européenne dans l'économie mondiale va continuer à décliner au cours des prochaines années. Le déclin de l'Europe n'est-il pas inéluctable, et somme toute logique, au vu de la place croissante de pays comme la Chine, l'Inde, etc. ?

Philippe Maystadt : Il est normal que la part relative des économies développées qui, traditionnellement, dominaient l'économie mondiale, diminue au vu de l'émergence d'un certain nombre de nouvelles puissances économiques. Le phénomène n'a rien d'inquiétant. Il traduit, d'une part, les tendances démographiques, d'autre part, le rattrapage par ces pays de leur retard en termes de développement. Il faut se réjouir que des millions de personnes soient sorties de la pauvreté. Ce qui m'a davantage préoccupé, ce sont les commentaires péremptoires d'observateurs, surtout nord-américains, qui décrétaient que le déclin résultait aussi des faiblesses de l'Europe. Or il faut bien reconnaître que l'économie européenne pâtit incontestablement de faiblesses majeures.

Quelles sont ces principales faiblesses ?

J'en relève quatre. Un : une productivité qui croît trop faiblement. L'amélioration de la productivité passe notamment par la recherche, le développement et l'innovation. L'Europe doit augmenter sa capacité d'innovation. Or nous prenons du retard. Si on veut maintenir assez d'emplois en Europe, il faut produire des biens et des services dans des domaines sur lesquels on conserve un leadership. Deux : un déficit de personnel hautement qualifié, des scientifiques, des ingénieurs... Les emplois du futur vont demander des qualifications plus élevées. Une simulation de la Commission européenne montre que, d'ici à 2020, on aura besoin de 16 millions de personnes diplômées de l'enseignement supérieur en plus et de 12 millions d'emplois faiblement qualifiés en moins.

Trois : un vieillissement démographique plus accentué. Dans d'autres parties du monde, soit le taux de natalité est plus élevé, soit l'apport de l'immigration est plus important. Exemple type : les Etats-Unis. D'ici à 2050, leur population va s'accroître grâce à une combinaison des deux facteurs. Quatre : la montée des égoïsmes nationaux, très préoccupante. Trop de gouvernements ont aujourd'hui une approche à court terme et considèrent uniquement leurs intérêts nationaux. Pour être efficaces, nous devons développer des politiques communes.

La définition de ces faiblesses pose la question des politiques menées en matière de recherche et développement, de formation, d'immigration... Ces défis sont-ils suffisamment pris en compte par l'Union européenne ? D'où doit venir le sursaut ?

Il doit venir des responsables politiques. Je suis frappé de voir que de plus en plus de voix s'élèvent de différents pays pour aller plus loin en matière d'intégration européenne dans certains domaines.

Est-ce un effet "bénéfique" de la crise ?

Oui. Il y a une prise de conscience, mais il ne faut pas se faire d'illusion. Les responsables politiques ne peuvent pas prendre des décisions s'ils n'ont pas un soutien suffisant dans l'opinion publique. Les pères fondateurs de l'Europe, De Gasperi, Adenauer, etc., ou plus récemment Mitterrand, Kohl et Delors ont pu faire avancer la construction européenne parce qu'ils se savaient soutenus par une majorité de l'opinion publique, convaincue que l'intégration européenne était un progrès. C'est moins évident aujourd'hui. C'est pour cela qu'il est important d'organiser des débats avec les citoyens sur le thème "Pourquoi voulons-nous faire l'Europe ?"

Vous épinglez, dans votre livre, le dynamisme nouveau de la société civile. Pourrait-il être porteur de ce sursaut ?

Tous les citoyens européens ne sont pas devenus apathiques. Il y a un bouillonnement, notamment à travers les nouveaux moyens de communication. Le potentiel existe dans la société civile. Il faut débattre des raisons pour lesquelles nous pensons qu'il faut poursuivre la construction européenne parce que, pour les jeunes générations, cela ne va plus de soi. Pour eux, la paix est un acquis. Il faut leur démontrer que nous sommes plus efficaces si nous agissons ensemble.

N'y a-t-il tout de même pas un paradoxe ? La crise financière n'a-t-elle pas creusé le fossé entre les dirigeants européens et les populations ? Prenons le traité budgétaire : il va être adopté par la voie parlementaire, hormis en Irlande où il sera soumis à référendum. Mais le résultat de celui-ci aura peu d'influence puisque l'approbation par douze Etats suffira à valider le traité...

Ne me demandez pas de défendre à tout prix l'initiative qui a été prise. Je pense que l'adoption d'un nouveau traité serait l'occasion d'organiser ce grand débat avec les opinions publiques. Mais il faudrait le faire sur un projet qui en vaut vraiment la peine. Ce traité est largement inutile : 90 % de ses dispositions existent déjà dans l'arsenal législatif européen. Elles sont traduites dans des directives et des règlements qui ont été approuvés par le Conseil et le Parlement européens. Pour des raisons de politique intérieure, Mme Merkel voulait élever ces règles au rang de traité. Cela a pour inconvénient de les rendre plus rigides, ce qui n'est pas nécessairement l'idéal pour les orientations de politique macroéconomique.

A ce qui existe déjà, on ajoute l'obligation pour chaque Etat d'inscrire, de préférence dans sa Constitution, ce qu'on appelle une règle d'or, mais qui n'est malheureusement pas la véritable règle d'or telle que l'on la connaît dans la littérature économique. La véritable règle d'or, c'est dire qu'un Etat ne peut emprunter que pour financer des investissements et pas pour la consommation courante - ce qui revient à reporter la charge sur les générations futures. Ce n'est pas ce qui figure dans le projet de traité. Je ne vais pas entrer dans les détails techniques mais vous verrez qu'il y aura beaucoup de difficultés au moment de vérifier si cette règle est respectée. Je lis déjà des analyses qui indiquent comment on va la court-circuiter. En deux mots, le projet de traité indique qu'on ne peut pas avoir un déficit structurel qui dépasse 0,5 % du PIB. Mais le déficit structurel, vous ne pouvez pas le mesurer, vous pouvez l'estimer. Le déficit structurel est le déficit corrigé des éléments liés à la conjoncture. Ce n'est plus une science exacte. Vous verrez que cela donnera lieu à beaucoup de discussions.

Qu'auriez-vous préconisé ?

J'aurais souhaité - j'espère que cela viendra un jour - un traité-Constitution qui viserait plus largement à créer un véritable gouvernement économique européen. Il faudra d'abord abandonner la règle de l'unanimité qui constitue un élément de paralysie. Dans la zone euro, l'unanimité à 17, cela veut dire 17 gouvernements, 17 majorités parlementaires, changeantes, instables et à la merci d'un tout petit parti qui représente une portion infime des électeurs européens, mais qui peut tout bloquer. On a vu des cas aux Pays-Bas, en Slovaquie... Il faut des règles de super-majorité pour éviter que les plus grands pays n'imposent leur volonté aux autres. Je suggère trois quarts des Etats participants représentant au moins 80 % de la population.
Il faudra accepter quelques transferts de compétences du niveau national vers le niveau européen. Un exemple : on a besoin d'un superviseur bancaire au niveau de la zone euro pour contrôler directement la quarantaine de groupes bancaires européens qui travaillent dans plusieurs Etats membres.

Troisième élément à insérer dans ce traité-Constitution, c'est la solidarité financière. Une façon élégante de l'organiser serait de lancer des euro-obligations, émises pour les Etats mais sous une forme mutualisée, avec une garantie solidaire des Etats participants. Cela ne concernerait qu'une partie de la dette. Quatrième élément : renforcer la légitimité démocratique et, d'une manière ou d'une autre, associer les Parlements, européen et nationaux. C'est indispensable. Sinon les citoyens européens n'accepteront pas ce qui apparaîtrait comme un diktat.

Selon quelle formule ?

La formule proposée par André Lamassoure, le président de la Commission des budgets du Parlement européen, est intéressante, elle prévoit une conférence interparlementaire, regroupant des membres du Parlement européen des pays participant à la zone euro et des représentants des Parlements nationaux. Ils seraient codécideurs avec le Conseil européen. Une autre formule qui me semble intéressante est celle avancée par François Hollande dans son programme pour l'élection présidentielle en France. Il suggère qu'avant les élections européennes, des partis se regroupent pour annoncer à l'avance qui ils proposeront comme président de la Commission. J'y vois deux avantages : renforcer la légitimité démocratique de celui-ci puisqu'il serait indirectement issu de l'élection, et forcer les formations politiques à se transformer en véritables partis européens.

Cela étant, dans le contexte actuel, vous prônez plutôt que le Conseil européen assure la gouvernance de la zone euro plutôt que la Commission. Pourquoi ?

En l'état actuel des choses, les citoyens accepteront plus facilement que la décision ultime revienne au Conseil européen composé des chefs d'Etat et de gouvernement, mais en codécision avec une instance parlementaire. Ils se diront qu'au moins les chefs d'Etat et de gouvernement sont des responsables politiques élus. La Commission ne donne pas du tout cette impression-là. C'est pour cela que je dis "en l'état actuel des choses". Mais si on peut lui donner davantage de légitimité démocratique, il serait assez normal que la Commission, organe supranational qui a démontré qu'elle pouvait concevoir l'intérêt général européen, joue ce rôle. Si, toutefois, on la "débureaucratise". Car, aujourd'hui, elle n'a pas la capacité d'agir suffisamment rapidement. Imaginez que les mesures d'urgence annoncées il y a un an pour soutenir la relance en Grèce n'ont pas encore été mises en £uvre sur le terrain.

A propos du monde de la finance, vous appelez à un changement de morale, est-ce un v£u pieux ou un objectif plausible ?

C'est en tout cas un souhait. Il faut renforcer la régulation financière. On sous-estime parfois ce qui a déjà été fait depuis la crise financière. On n'est pas au bout du processus. Mais, sous l'impulsion du commissaire européen Michel Barnier, des progrès importants ont été réalisés. Néanmoins, on peut adopter toutes les réglementations voulues. Si les gens ne changent pas, d'une certaine manière, leur morale, on aura toujours des problèmes.
La crise financière a-t-elle conduit à cette prise de conscience ?
Il est difficile de répondre à votre question parce que l'on connaît des exemples dans les deux sens.

Faut-il forcer ce changement en adoptant par exemple une législation qui fixe des plafonds aux rémunérations du personnel de direction des banques ? Y êtes-vous favorable ?

Le niveau de certaines rémunérations est inexplicable. Il n'y a aucune justification au fait qu'un dirigeant d'une banque puisse gagner en un jour ce que son employé à la caisse gagne en un an. Je sais que le président est supposé être plus compétent, qu'il a beaucoup plus de responsabilités, qu'il ne compte pas son temps... Cela peut justifier qu'il gagne plus et même beaucoup plus, mais pas un écart pareil. Je ferais plutôt appliquer une règle en termes d'écart salarial maximal, entre la plus basse rémunération et la plus haute dans une société.

La participation des créanciers privés à l'effacement de la dette de la Grèce, était-ce une étape cruciale mais insuffisante ?

C'était une étape cruciale. Sans cet accord, la Grèce n'aurait pas obtenu l'aide de 130 milliards de l'Union européenne dont elle a un urgent besoin. Cela dit, on n'est pas au bout du processus.

Comment analysez-vous l'attitude du gouvernement belge dans cette crise, lui qui semble naviguer entre austérité et préservation du pouvoir d'achat ? Va-t-il dans la bonne direction ?

C'est le cheminement délicat auquel sont confrontés presque tous les gouvernements de l'UE. Ils sont tenus de faire de la consolidation budgétaire, d'éviter des déficits trop importants qui alourdissent encore le poids de la dette. Et dans le même temps, ils sont soucieux d'éviter de précipiter une récession économique avec les drames que cela entraîne, en particulier le chômage. C'est un exercice délicat : prendre suffisamment de mesures pour réduire le déficit mais sans doute pas de manière trop brutale, ce qui précipiterait la récession.

Si une politique d'austérité drastique devait être menée dans un ou deux pays, il n'y aurait pas de souci. Le problème est que les déficits ont augmenté simultanément presque partout à la suite de la crise financière et de la nécessité d'aider les banques. Des réductions de déficit simultanées ont inévitablement un impact négatif sur l'activité économique. D'où la nécessité d'améliorer la coordination des politiques économiques entre pays partenaires.

(1) Boomerang, Europe : voyage dans le nouveau tiers-monde, de Michael Lewis, paraît le 22 mars en français aux éditions Sonatine.

(2) Europe : le continent perdu ?, de Philippe Maystadt, éd. Avant-propos, 173 p.

PROPOS RECUEILLIS PAR GÉRALD PAPY

Philippe Maystadt en 6 dates

14 mars 1948 Naissance à Petit-Rechain. 1980 à 1998 Ministre, successivement de la Fonction publique et de la Politique scientifique, du Budget, des Affaires économiques, et des Finances. Il fut aussi vice-Premier ministre. 1993-1998 Président du Comité intérimaire du Fonds monétaire international. 1998-1999 Président national du Parti social-chrétien (PSC). 2000-2011 Président de la Banque européenne d'investissement (BEI). 2012 Publication de Europe : le continent perdu ?

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