Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli
Rédacteur en chef du Vif/L'Express
Opinion

21/07/13 à 14:06 - Mise à jour à 14:06

Philippe et un condensé des différentes Belgique

Une prestation de serment d'un nouveau Roi. La Chambre des représentants. La famille royale. Le gouvernement. Les ministres-présidents régionaux. Les élus de la Nation. Les ministres d'Etat. Les représentants des différents cultes. Le patron de laïques. Le président de la Commission européenne.

Philippe et un condensé des différentes Belgique

© Image Globe

Ce dimanche 21 juillet 2013, entre midi et midi trente, durant un moment historique puisqu'il marque une nouvelle étape dans la ligne de vie du pays, c'est non pas seulement à une symbolique protocolaire à laquelle nous avons assisté. Mais à un condensé de Belgique, de BelgiqueS même. Parce que l'assemblée était censée représenter la diversité actuelle qui compose la société belge. Et parce qu'elle incarnait plusieurs époques, qui ont mené à ce que ce pays est aujourd'hui : fédéral, légo-esque, stabilisé un jour, en péril le lendemain, rescapé la semaine suivante.

Il y avait là Philippe, donc. Qui "attendait" son heure depuis trente ans, qu'on a toujours considéré comme incapable d'endosser un rôle pourtant essentiellement symbolique et étroitement surveillé, cadré, balisé. A l'entendre, convaincu, grave, sans défaillance, sans trop de crispation, on peut penser qu'il représente déjà plutôt bien ce peuple lui-même majoritairement davantage suiviste que véritablement impulsant, quel que soit le front. Il y avait Mathilde, vivant l'instant comme une mère vit le mariage de sa fille, enfin, à plus de trente ans, alors qu'un moment elle a cru que la petite collectionnerait les désillusions sentimentales. Il y avait Albert II, déjà spectateur, déjà pensionné, déjà l'air subitement beaucoup plus vieux que le matin même. Il y avait Elio Di Rupo, ce Premier ministre francophone, socialiste, fils d'immigré, homosexuel assumé, parti de rien et arrivé tout en haut, pour qui cette passation de témoin royal équivaut aussi à une autopromotion de son boulot de chef de gouvernement (depuis pas même deux ans, mais qui a transformé fondamentalement le pays, on en prendra la mesure, tous les jours, dans les mois qui viennent.) Il y avait Jan Peumans, représentant le plus illustre ce dimanche de la N-VA, comme président du parlement flamand : là, parce qu'il fallait être là ; par politesse, par obligation. Avec tout autour et tout au-dessus l'ombre de son patron, Bart De Wever, le roi de Flandre, l'homme le plus fort du pays, celui qui détient toutes les règles - à défaut de toutes les cartes - du jeu auquel nous sommes condamnés/contraints à jouer pendant des années encore, et qui va déterminer les futures (dé)constructions institutionnelles de la Belgique.

Il y avait "la Belgique de papa", incarnée par Wilfried Martens, Charles-Ferdinand Nothomb, Willy Claes, Mark Eyskens, tous marqués par les années ou la maladie, symboles de quelque chose qui est encore là - le fédéralisme, le vivre ensemble à tout prix, le sens de l'Etat au-delà de l'identité communautaire forte - mais plus pour longtemps.

Il y avait Guy Verhofstadt, l'ex-Numero Uno flamboyant, et Louis Michel, l'homme notamment de la loi de compétence universelle, qui ont permis à la Belgique, durant leurs années au pouvoir fédéral, de se décoincer éthiquement, moralement, mentalement, culturellement. Il y avait toutes ces élues, ces femmes ministres et/ou présidentes et ex-présidentes de partis, qui démontrent que le monde politique s'est ouvert, lui aussi, à d'autres façons de penser, de peser, de combattre, de revendiquer, de résoudre.

Il y avait ces enfants, dont une petite fille de 12 ans qui sera un jour la cheffe d'un Etat dont on ne peut même pas imaginer aujourd'hui les contours et le contenu exacts.

Il y avait ces quatre logos, derrière Philippe, comme quatre photos de famille (les Flamands, les Bruxellois, les Wallons, les Germanophones), fruits de ce que certains ont appelé le détricotage de la Belgique mais qui s'assimilent en fait à quatre foyers différents vivant dans le même immeuble.

Il y avait tous ces gens qui "nous représentent", au sens électoral et symbolique du terme. Ces gens qui "nous représentent" depuis bien avant l'intronisation d'Albert II, le siècle dernier. Il y a mille ans, dirait-on.

Cette demi-heure au Parlement ne vaut probablement rien en termes d'impact sur le présent et l'avenir du pays, des régions, des communautés, des citoyens. Cette demi-heure est historique parce qu'elle nous tendait un miroir dans lequel, qu'on soit monarchiste ou républicain, flamand ou pas, catholique ou non, on voyait le temps qui a passé.

Et ceux qui, tout le long de cette route, ont contribué à transformer ce qui est aujourd'hui cet endroit où nous vivons. Cette Belgique qui n'est pas une, pas indivisible, pas éternelle. Mais qui est un modèle unique d'évolutions en tout genre.

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