Philippe Delaunois : "Mittal a commis la faute de donner de faux espoirs"

24/01/13 à 16:44 - Mise à jour à 16:44

Source: Le Vif

Philippe Delaunois a été le patron de Cockerill-Sambre de 1985 à 1999. Il a vécu de près, ou de plus loin, les mutations de la sidérurgie wallonne. Le regard qu'il porte sur Arcelor Mittal est réaliste : la catastrophe, à Liège, était inévitable.

Philippe Delaunois : "Mittal a commis la faute de donner de faux espoirs"

© Image Globe

Avez-vous été surpris par la brutalité de cette annonce de fermeture d'outils, qui concerne 1.300 emplois directs ?

C'est une nouvelle extrêmement triste, et une catastrophe socio-économique pour la région. C'est pour moi une demi-surprise, dans la mesure où l'annonce a été très rapide, mais il y a déjà plusieurs mois que l'on savait que le plan d'investissement porterait sur cinq outils. Les autres étaient donc condamnés. Il y a un peu plus d'un an, avec la fermeture de la phase à chaud, j'avais été interrogé sur la liaison entre le chaud et le froid, sur l'importance d'avoir le chaud en amont pour servir le froid. J'avais répondu que le futur du froid dépendait plus de ses clients que de l'approvisionnement par le chaud.

Le client, c'est l'automobile, qui représente 44% de la production liégeoise.

L'automobile est en dégringolade. Quand vous voyez que Renault et Citroën enregistrent des baisses de 15% par an... Or il y a 500 kilos d'acier dans une voiture. Et puis il y a l'émergence de la sidérurgie asiatique. On n'a jamais produit autant d'acier dans le monde qu'aujourd'hui. L'Europe importe des tôles revêtues, pré-peintes, de Chine, et demain de Corée ou de Taiwan. C'est la même niche que la sidérurgie liégeoise... Mittal, face à la baisse de la demande, doit ralentir ses outils, et miser sur les plus modernes, dont ne font pas partie les lignes de Liège et Marchin condamnées. Il devra produire les mêmes quantités sur un nombre restreint d'outils.

Dont les cinq lignes liégeoises rescapées ?

Ce n'est pas possible qu'on ne construise plus de voitures, mais il faudra adapter la capacité de production à la demande. Ces cinq-là, Eurogal ou Kessales, sont les plus modernes. Il faudra qu'elles puissent soutenir la comparaison en termes de qualité et de productivité. Avec moins d'emplois malheureusement.

Pour le ministre wallon Jean-Claude Marcourt (PS), Liège dispose du savoir-faire et des meilleurs outils au monde...

Ce n'est pas tout à fait vrai.

Est-ce que Arcelor aurait pu se passer de Mittal ?

La question ne s'est pas posée, la structure actuelle est le résultat d'une OPA. Mais il ne faut pas oublier que la fermeture des haut-fourneaux de Liège, comme de Florange en Lorraine, avait été décidée par Arcelor avant. Mittal a commis la faute de les rallumer de façon éphémère, et de donner ainsi de faux espoirs...

Mittal est fort endetté. Pourrait-il envisager de revendre les outils liégeois condamnés? La Région pourrait-elle intervenir?

Pour quoi faire? Sans même parler des dispositions européennes qui interdisent toute aide publique directe, ces outils ne sont pas les plus modernes, et se retrouvent de plus étroitement imbriqués dans le tissu industriel. La cockerie d'Ougrée, par exemple, est l'outil le plus polluant de la sidérurgie. Je mesure le désarroi de ceux qui y perdent leur emploi, mais sa fermeture est peut-être une bonne chose. On ne peut pas, sinon, y recréer de l'activité ou de l'habitat.

Est-ce que nous assistons aux derniers soubresauts de l'agonie de la sidérurgie wallonne?

Je ne le pense pas. Si l'investissement annoncé de 138 millions sur les outils restants est réalisé, la sidérurgie liégeoise disposera de très bons outils. A Charleroi, Industeel poursuit dans des produits de niche. L'avenir du pôle inox, par contre, est moins évident. Enfin, à La Louvière, il faut qu'un accord social intervienne. Mais je partage l'émotion de ceux qui vont perdre leur emploi, et de leurs familles. Ils sont désespérés, il faut comprendre.

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