Pension légale: un naufrage prévisible

12/11/10 à 00:47 - Mise à jour à 00:47

Source: Le Vif

Lancé il y a plus d'un siècle et revu en profondeur il y a soixante ans, le navire des pensions fait aujourd'hui eau de toutes parts, victime de décennies d'aveuglement coupable. Est-il encore possible d'éviter qu'il sombre corps et biens? Tous s'accordent à affirmer que oui.

Pension légale: un naufrage prévisible

Ce sauvetage requiert toutefois de prendre rapidement des mesures audacieuses, radicales et, pour une part, impopulaires. Le futur de nos pensions est hélas à ce prix.

La pension légale existe depuis bien longtemps en Belgique. Ses origines coïncident avec celles d'une institution bien connue : la CGER. Fondée en 1848, la Caisse Générale de Retraite a pour mission de permettre à chacun d'épargner pour sa pension.

Dès 1891, l'État propose de subventionner les sociétés d'assistance mutuelle qui affilient leurs membres à la Caisse de Retraite, créant ainsi un système d'assurance volontaire subventionnée. Cette première mouture de la pension légale est donc, à l'époque, basée sur le principe de la capitalisation.

Malheureusement, les années d'après-guerre s'avèreront fatales pour le système de pension par capitalisation. Dès 1944, un accord de solidarité sociale est conclu entre le gouvernement et les partenaires sociaux et des éléments de répartition sont progressivement introduits dans le système.

Si l'objectif de départ est d'assurer plus de solidarité et peut paraître louable, le découplage qu'il introduit entre les cotisations payées et les droits de pension constitués finiront par faire basculer le système vers la répartition.

Iceberg (démographique)

"En soi, le passage à un système de répartition n'est pas nécessairement une mauvaise idée, défend Giuseppe Pagano, professeur à l'Université de Mons et spécialiste des finances publiques. À l'époque de la transition, l'économie belge se portait bien et connaissait une croissance vigoureuse.

Dans de telles conditions, un tel système est même plus facilement finançable que celui par capitalisation. Mais lorsque la croissance ralentit et que le nombre de pensionnés augmente, c'est tout autre chose."

À la fin des années 1960, la structure de la population était connue, constate avec sévérité Jean Hindriks, professeur à l'UCL. Senior Fellow de l'Itinera Institute, un think-tank belge, il est le coauteur d'un Livre Rouge sur les Pensions publié en mai 2010.

"Il ne fallait pas être devin pour comprendre que la génération du baby-boom devraient un jour prendre leur retraite, et que cette grosse 'bosse démographique' était une bombe à retardement pour le système."

Triple pression

"Ce bouleversement démographique mettra notre système de pension sous pression de trois manières, poursuit le professeur Hindriks. Tout d'abord, et c'est l'effet le plus connu, il y aura de plus en plus de pensionnés et de moins en moins d'actifs.

Ensuite, ces pensionnés resteront également plus longtemps à la pension, grâce à l'allongement constant de l'espérance de vie. Enfin, les travailleurs âgés qui partent massivement à la retraite sont aussi ceux dont la capacité contributive est la plus importante, puisqu'ils perçoivent les salaires les plus élevés de leur carrière, et paient des cotisations sociales en proportion. Un jeune gagne, lui, en moyenne deux fois moins qu'un senior à travail égal. Le système est donc littéralement pris en tenaille.

La situation est en effet sérieuse, mais je n'irai pas jusqu'à dire qu'elle est désespérée, tempère le professeur Pagano. Le comité d'étude du vieillissement a en effet estimé que, sur la période qui va de 2009 à 2060, le coût du vieillissement augmentera de 6,3 % du Produit Intérieur Brut. Mais il s'agit du PIB de l'ensemble de la période, qui dure cinquante ans.

Il reste donc tout à fait possible de financer cette augmentation des dépenses. À condition de trouver les moyens d'y parvenir. Le problème du vieillissement commencera à faire sentir ses effets en 2015, poursuit le professeur Pagano. D'ici là, il faut donc absolument que notre pays revienne au moins à l'équilibre budgétaire. Pour cela, il faut trouver 25 milliards d'euros."

Reculer l'âge de la retraite?

Du côté d'Itinera, et même si de nombreux experts partagent le point de vue du professeur Pagano, on ne croit pas à ce sursis. "2015, c'est une vaste blague, martèle Jean Hindriks. Le budget de la sécurité sociale est déjà déficitaire depuis de nombreuses années.

Les finances publiques sont elles aussi dans le rouge. Et ça ne date pas d'hier! En 2009, le déficit du budget de l'Etat était déjà de 20 milliards d'euros. Certes, ce creusement est en partie dû à la crise financière de 2008, mais il ne faut pas se voiler la face : ce problème est structurel et récurrent.

La preuve? En 2007, nous avons connu un taux de croissance record, et pourtant, le budget de l'Etat n'était déjà pas en équilibre. Et n'oublions pas que depuis juin 2007, suite au blocage institutionnel, plus aucune mesure n'a été prise pour juguler ce déficit."

Faute d'intervenir rapidement, les comptes de la pension légale plongeront plus profondément dans le rouge. Mais notre économie risque également d'en pâtir. "Aujourd'hui, 30 % de la force de travail a plus de 55 ans. Au cours des prochaines années, des départs aussi massifs à la retraite vont certainement entraîner des tensions sur le marché de l'emploi, poursuit Jean Hindriks. Qui va venir combler le vide laissé par ces départs? Les jeunes ne sont pas assez nombreux."

Pour sauver le système, il faut absolument augmenter l'âge de départ effectif à la retraite, qui est aujourd'hui de 58 ans pour les salariés (62 ans pour les indépendants), sans nécessairement toucher à l'âge légal de la pension. Un relèvement de trois ans de la prise de cours de la pension permettrait de soulager la pression qui pèse sur la pension légale.

Pour Jean Hindriks, "même si dans un premier temps cette mesure aura plus un aspect symbolique, il est important de la prendre : les gens doivent comprendre qu'à l'avenir il faudra travailler plus longtemps. Si, en 1967, un pensionné de 65 ans pouvait profiter en moyenne six ans de sa pension, aujourd'hui il peut tabler sur quinze ans. Sans compter que la plupart des Belges partent à la retraite beaucoup plus tôt.

Difficile, aujourd'hui, de ne pas reconnaître la gravité de la situation. L'inaction n'est désormais plus une option. En effet, faute d'apporter au système de la pension légale les modifications qui permettront d'assurer sa viabilité, il pèsera de plus en plus lourd dans un budget fédéral déjà déficitaire.

Même si les opinions sont parfois inconciliables, la volonté de dialoguer et de chercher des solutions est désormais présente chez les partenaires sociaux. Les citoyens ont eux aussi pris conscience du problème et sont prêts - certains diront résignés - à accepter les changements que cette réforme entraînera inévitablement."

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