Leo Neels
Leo Neels
Professeur en droit des médias à la KuLeuven et l'Université d'Anvers
Opinion

07/08/15 à 10:59 - Mise à jour à 11:31

"On attend des politiques qu'ils soient nobles et bons, mais on les traite comme des moins que rien"

"Les circonstances économiques et sociales changent à toute vitesse, ce qui n'est pas sans conséquence pour la politique" écrit Leo Neels du think tank Itinera.

"On attend des politiques qu'ils soient nobles et bons, mais on les traite comme des moins que rien"

© Belga

Les 11.200.000 habitants de ce pays complexe demandent la sécurité, la mobilité, la justice, les soins de santé, la retraite, les indemnités de chômage, les allocations familiales, les indemnités d'invalidité, le pécule de vacances, etc. Nous trouvons tout ça normal, un automatisme, un droit. Toutes ces choses nous sont dues. La Belgique figure parmi les pays aux dépenses publiques les plus élevées, mais également parmi les états à la plus grande répartition. Le choix historique heureux de la solidarité en constitue la base. Cette solidarité a ajouté une dimension sociale profonde à l'option politico-démocratique.

Toute cette superstructure repose sur des prémisses simples, mais essentielles. La prémisse économique est celle d'une croissance économique perpétuelle. La prémisse sociale est celle d'une base de confiance sociale solide. Cependant, ces deux facteurs s'érodent et rapidement qui plus est, ce qui n'est pas sans conséquence pour l'entreprise politique.

Il y a d'abord les faits économiques : la croissance économique est trop limitée pour couvrir convenablement toutes ces demandes. Une croissance du PIB de 0 à 1,5% ne peut financer une augmentation des dépenses de 4 à 6%. Nous avons trop longtemps voulu financer des dépenses trop élevées avec une croissance trop faible. Ajoutée à des dépenses publiques bien au-dessus des 50%, la dette publique sera encore plus élevée. On dépense 11% de plus que ce qu'on gagne, alors que l'UE exige de garder 40% et que la moyenne de l'UE est d'11% d'excédent. Le faible score belge est dû à des années de mauvaise gestion. Tous les gouvernements depuis l'an 2000 sont responsables, et tous les partis qui ont gouverné partagent cette responsabilité, y compris ceux qui sont à présent dans l'opposition.

Si nous sommes incroyablement performants en matière de redistribution, les "prestations de l'état" laissent à désirer. Nul besoin de se demander si la responsabilité de cela se trouve au niveau fédéral, régional ou local: dans ce débat c'est blanc bonnet et bonnet blanc.

Ces manquements au niveau des prestations entraînent des chiffres de pauvreté élevés, des indemnités faibles et des listes d'attente pour se faire soigner. En outre, l'aide à la jeunesse et les soins de santé mentale sont négligés, le chômage est important et caché, l'appareil de justice implose, la mobilité est problématique, etc. Et les entrepreneurs et entreprises - les moteurs de la croissance- ont souvent le sentiment de devoir réussir contre l'entêtement administratif, la surrèglementation et la méfiance à l'égard des gouvernants.

Ce n'est pas dû à un manque d'intelligence ou de connaissances des faits. Il existe des analyses et des rapports sur de nombreux domaines politiques. Non utilisés, niés ou descendus en flammes.

Ensuite, il y a le deuxième facteur : la confiance en la société. C'est la béquille de la démocratie et de l'état providence. Cette confiance en la société s'érode rapidement. Nous les Belges, nous ne sommes déjà pas connus pour notre grand respect de l'autorité et l'État-providence ajoute encore une nouvelle dimension : si de toute façon "l'état" propose un bataillon de solutions pour toutes sortes de problèmes de la vie, on peut se comporter comme si on était un client de l'état. Le citoyen exigeant est né et a vu toutes ses réclamations honorées... Rien que la semaine dernière, on a encore sérieusement envisagé celui de la toilette transgenre (sic !) séparée.

Déterminisme de la masse

Et si les gouvernements n'honorent pas les nouvelles revendications, ou pas immédiatement, ou pas suffisamment, on peut toujours faire appel au juge. Du coup l'intérêt général se délite lentement mais sûrement en un magma d'intérêts particuliers. Pas moins des deux tiers de la base imposable sont exonérés (Ivan Van de Cloot, TAXSHIFT, 2015). Chaque petit intérêt dispose de son paragraphe fiscal, son guichet d'état et son fonctionnaire.

C'est la conséquence abominable du déterminisme de la masse, renforcé par l'illusion du jour. Les petits partis devenus minoritaires en sont devenus les jouets. Leur indépendance financière aurait pu leur donner une indépendance intellectuelle et leur donner du courage politique, mais cela n'a pas été le cas.

Désintéressé

Comprenez-moi bien, il est difficile et pénible de faire de la politique, nous avons besoin de beaucoup d'hommes et de femmes intelligents qui veulent vraiment s'engager pour la chose publique. Mais nous les conspuons et les méprisons, nous les indemnisons plutôt pas assez que trop et nous les soumettons à un feu nourri de demandes et de critiques. On veut les plus nobles et les meilleurs, mais on les traite comme des moins que rien. Pourtant, on s'attend à ce qu'ils servent l'intérêt général de façon désintéressée, qu'ils tendent l'autre joue alors qu'ils en sont encore à se remettre du premier coup. Là aussi, il y a une rupture de confiance qu'on ne peut pas se permettre.

La société civile devrait faire entendre la voix "de l'homme et la femme pour qui on agit" s'attacher leur confiance. C'est tout le mérite des nombreuses organisations qui la composent et qui sont pour certaines entrées dans le domaine politique. Cependant en s'immisçant sur la scène politique, elles ont échoué dans leur tâche essentielle qui consiste à entretenir la confiance sociale et à maintenir l'esprit communautaire, civique et engagé parmi ses membres. Elles sont devenues des boutiques d'intérêts particuliers, des tankers irréversibles d'intérêts établis et passés.

Les trois dynamiques ci-dessus exigent un changement fondamental, si nous voulons, en cette période de turbulences économiques, réinventer une démocratie vivante et la prospérité inclusive. Cela exige une société civile - organisations professionnelles, organismes patronaux, mutuelles, etc. - qui réinvestit son rôle historique de moteur de changement et laisse derrière elle le confort d'un gardien du passé.

C'est justement dans une société de demandes que nous avons besoin de leadership social et politique: diriger, c'est souvent dire non, c'est aussi expliquer et contextualiser. Diriger c'est prévoir. Et pas seulement jusqu'au JT du soir ou la une du journal, mais sur quelques générations. Avec sa résistance croissante au changement, la société civile est devenue une partie du problème, mais doit retrouver l'ambition pour devenir une partie de la solution.

Une société harmonieuse a besoin de citoyens qui osent s'engager et prendre leurs responsabilités en faveur des autres.

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