Gérald Papy
Gérald Papy
Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express
Opinion

05/07/13 à 09:15 - Mise à jour à 09:15

Obama, du grand frère à Big Brother

Les dirigeants européens seraient-ils tous assez naïfs pour penser, comme la commissaire à la Justice Viviane Reding, qu'"entre partenaires, on ne s'espionne pas" ? Ou leurs mâles protestations après les révélations sur l'espionnage des institutions de l'Union et des représentations de ses membres ne sont-elles finalement que déclarations hypocrites pour contenter une opinion publique incrédule ? La mise au jour, ces dernières années, du réseau Echelon (interception des satellites de télécommunications) et du partenariat avec la société Swift (relevé des transactions bancaires) aurait pourtant dû éclairer définitivement leurs soupçons.

Certes, les Etats-Unis sont nos partenaires politiques, même si le tropisme asiatique affiché par Barack Obama depuis son premier mandat tend déjà à minimiser cette allégation. Mais les Américains sont surtout nos rivaux en économie. Pas étonnant dès lors, même si c'est déloyal, que les grandes oreilles de l'Agence nationale de sécurité (NSA) scrutent les atouts commerciaux de sociétés concurrentes des majors américaines. De même, dans la lutte antiterroriste, parmi les cinq pays les plus ciblés par le système PRISM de surveillance des communications Internet privées, révélé par l'informaticien Edward Snowden, quatre sont des "alliés" des Etats-Unis (hors l'Iran, le Pakistan, la Jordanie, l'Egypte et l'Inde).

Assez d'hypocrisie. Les Etats-Unis espionnent leurs ennemis et leurs "amis", pas seulement sur le Vieux Continent. Des pays européens bénéficient des renseignements que Washington veut bien leur transmettre, notamment, selon le Département d'Etat en tout cas, pour prévenir des attentats. Et certains sont même structurellement associés au système sécurisé d'échange et de réception d'informations (le Royaume-Uni, alors que la France de Nicolas Sarkozy avait failli remplir les conditions pour y accéder). Mais ce qui, hier, était plus ou moins tu est aujourd'hui mis sur la place publique par la grâce de ce courageux "lanceur d'alerte" d'Edward Snowden qui n'a pas craint de bousiller sa vie pour un idéal de liberté.

Les véritables questions que pose cette affaire sont de deux ordres et touchent à la cyberdéfense européenne. Peut-on accepter sans réagir que des sociétés privées, du type de Microsoft, Google et Facebook se transforment de façon volontaire ou contrainte en bras armé d'un Etat voyou ? Ce qui, par corollaire, met en exergue la criante absence de l'Europe sur les marchés des nouvelles technologies et des réseaux sociaux. Et, en matière de renseignement, que font les services européens pour prévenir les intrusions américaines, voire pour y répliquer ?

Au-delà des représailles européennes qui, on s'en rendra vite compte, n'auront pas la virulence proclamée, l' "affaire Snowden" accroît un peu plus le discrédit de la Maison-Blanche. Les pratiques dénoncées ne datent sans doute pas de Barack Obama. Mais sa présidence risque d'être marquée du sceau du mensonge et de la tromperie comme le fut celle de George Bush après les manipulations pour engager la guerre d'Irak. Et, brouillant un peu plus les repères moraux, ce dossier de respect des libertés finira par donner le beau rôle à ce satrape de Vladimir Poutine, qui n'est tout de même pas le meilleur défenseur des droits de l'homme dans le monde.

En saluant son élection en 2008, les Européens se réjouissaient de retrouver en Barack Obama un grand frère, ils ne s'attendaient sûrement pas, cinq ans plus tard, à voir en lui la figure d'un Big Brother.

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