"Nous sommes peut-être engagés dans une longue phase de tensions sociales"

08/01/12 à 11:23 - Mise à jour à 11:23

Source: Le Vif

Printemps arabe, émeutes urbaines, Indignés... Le souffle de l'insurrection a plané sur l'année 2011. Ce retour de la colère annonce-t-il de grands chambardements ? L'analyse de Vincent de Coorebyter, directeur du Centre de recherche et d'information socio-politiques (Crisp).

"Nous sommes peut-être engagés dans une longue phase de tensions sociales"

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Le Vif/L'Express : L'année 2011 a été chahutée par un vent de révolte : printemps arabe, mouvement des Indignés, occupation de Wall Street, émeutes à Londres, manifestations contre l'austérité en Grèce, au Portugal, en Israël... Y voyez-vous l'expression d'une lame de fond ?

Vincent de Coorebyter : On a effectivement tendance à établir un rapprochement avec des années célèbres, elles aussi marquées par une vague de révoltes ou de révolutions : 1830, 1848 ou, plus près de nous, 1968. Néanmoins, je ne pense pas qu'on se trouve dans la même situation qu'en 1830 ou 1848. Au cours de ces deux années-là, il y a eu dans plusieurs pays d'Europe des mouvements convergents, avec un résultat politique qui présentait une relative unité : l'indépendance nationale ou l'évolution des monarchies vers des régimes parlementaires plus libéraux.

Vous ne constatez pas de telles convergences parmi les mouvements de contestation qui ont éclos en 2011 ?

En tout cas, je ne mettrais pas tous ces mouvements dans le même sac.

Cela signifie-t-il que le magazine Time s'est trompé en désignant "le manifestant" comme personnalité de l'année 2011 ?

Non, non, pas du tout. Simplement, le manifestant, c'est une poupée gigogne, qui contient plusieurs poupées, de taille et de nature différentes. Selon moi, nous avons affaire à trois grands types de révoltes. D'abord, le printemps arabe, auquel on peut associer le renversement de Laurent Gbagbo en Côte d'Ivoire. Ensuite, les Indignés, pour faire simple. Enfin, les émeutes urbaines, dont le cas le plus marquant a eu lieu au Royaume-Uni. Ces trois catégories de révoltés ne partagent pas les mêmes objectifs. Le but premier des révolutions arabes, y compris les tentatives avortées en Syrie ou en Yémen, c'est de renverser un régime autoritaire, corrompu. Les Indignés, eux, veulent modifier les règles du jeu économique global. Quant aux émeutiers de Londres ou d'ailleurs, ils ne manifestent aucun objectif politique. Ce qu'ils souhaitent, c'est entrer dans le système, avoir un emploi, un revenu, un logement décent.

Le sénateur Peter Van Rompuy (CD&V) soutient que nous vivons "un nouveau Mai 68". L'affirmation vous paraît-elle correcte ?

La comparaison est intéressante. La nature des mouvements qui ont surgi en 1968 variait déjà profondément. Mais il y avait une dominante, la révolte des jeunes. C'est encore le cas en 2011. Partout s'exprime l'angoisse des jeunes face à l'avenir. Mais quelle jeunesse ? Les participants aux émeutes urbaines, ce sont les laissés-pour-compte du système. Tandis que les Indignés proviennent essentiellement des classes moyennes, déclassées par les effets de la crise financière. Les émeutes, c'est l'expression de la souffrance des exclus, le plus souvent issus de l'immigration. Les Indignés, c'est l'expression de la souffrance des inclus, menacés de déchéance sociale. Ce sont parfois des étudiants avec des formations très pointues, sans perspectives d'emploi, sans capacité à accéder au logement. Il y a là quelque chose qui rappelle le moment où Mai 68 est apparu. En 1965, l'économie européenne amorce un déclin. C'est le début de ce qu'on appellera la stagflation, c'est-à-dire une montée du chômage et de l'inflation. Les jeunes diplômés commencent alors à rencontrer un problème d'accès à des postes de qualité. Comme aujourd'hui.

Depuis le soulèvement des banlieues françaises en 2005, les émeutes urbaines se sont multipliées. Si bien que l'anthropologue Alain Berthot affirmait récemment : "Nous sommes depuis 2005 dans le temps des émeutes. Une phase très particulière, comme il en arrive tous les cinquante ans."

Ce qui me frappe, au Royaume-Uni comme en France, c'est la répétition d'une analyse morale des émeutes, alors qu'il s'agit fondamentalement d'une question sociale. L'essentiel du discours de David Cameron et de Nicolas Sarkozy consiste à dire : ces jeunes sont des voyous. Comme s'il y avait au sein de la société des groupes frappés d'une sorte de vice moral.

Certains responsables politiques belges ont tenu le même raisonnement quand des jeunes d'origine africaine ont saccagé le centre de Liège, après le meurtre de Jordy Kasavubu, le braqueur du bijoutier de Tilff. "Un rappel à la norme s'impose", a déclaré Didier Reynders (MR). Il a tort ?

Que la population soit choquée, c'est normal. Mais le jugement moral ne règle rien. Cela rappelle la fameuse phrase de Molière : l'opium fait dormir parce qu'il a une vertu dormitive. Les casseurs cassent parce que ce sont des casseurs. On n'a rien élucidé. Pourquoi se comportent-ils ainsi ? Plusieurs chercheurs mettent en avant cette hypothèse : les casseurs ne sont ni sympathiques ni rassurants, mais ils seraient au fond le reflet de notre société. Ils veulent tout, tout de suite. Quitte à piller. Londres 2011, c'est le miroir déformant de la société anglaise, où les riches utilisent tous les moyens à leur portée pour spéculer, éluder l'impôt et s'accrocher à des privilèges d'un autre âge. Nous devons faire une autocritique.

"Jamais les mots émeutes et emplettes n'ont été si proches", a écrit le correspondant à Londres des Inrockuptibles, après avoir vu les jeunes s'emparer d'écrans plasma ou vandaliser des McDonald's.

Pour reprendre l'expression de certains sociologues, on a affaire à des conformistes déviants. Ils sont déviants parce qu'ils sont conformistes. Eux aussi voudraient consommer, comme tout le monde. Dans un système où la dignité de l'individu passe par la consommation ostentatoire de gadgets électroniques, de blousons de marque et de Rolex, ces jeunes renvoient à la société la monnaie de sa pièce.

Pensez-vous que les phénomènes de révolte qu'on a vus en 2011 - que ce soient les émeutes urbaines, les Indignés ou les révolutions arabes - risquent de s'amplifier dans les années à venir ?

Il y a clairement un grippage des grands mécanismes de régulation mondiale : l'ONU, l'Union européenne, l'Organisation mondiale du commerce (OMC), le protocole de Kyoto... On voit la récession se profiler. Il faudra sans doute attendre un certain nombre d'années avant que l'économie rebondisse. Peut-être sommes-nous engagés dans une phase longue de tensions économiques et sociales. Si vous couplez ça à un dérèglement climatique majeur, vous avez là les ferments d'une inquiétude très profonde, qui peut se répandre largement.

Avec quels effets ?

Un spectre commence à planer, le spectre de 1789. Dans un célèbre ouvrage, L'Ancien Régime, le philosophe Hippolyte Taine dresse un tableau atterrant de la société française juste avant la Révolution. Il décrit l'orgueil, la suf- fisance, l'inutilité, le coût pour la collectivité des nobles rassemblés à Versailles. Ils ne gèrent pas l'Etat, ils se cramponnent à leurs privilèges et regardent le peuple avec mépris. Cette façon d'étaler ses richesses n'est pas sans rappeler la période bling bling de Nicolas Sarkozy, et surtout le comportement d'un Silvio Berlusconi ou de certains traders. Ces élites qui contrôlaient le système économique, manifestement, ne le contrôlent plus. On voit quelque chose qui ressemble un peu au début de la fin de l'Ancien Régime, c'est-à-dire un contraste extraordinaire entre les privilèges de certaines élites et leur manque d'efficacité.

"Les peuples vont bouger", a récemment prophétisé le vice-président du PS, Philippe Moureaux, lors d'un débat à Louvain-la-Neuve. Comme en 1789 ?

Là, j'ai des doutes. En 1789, il y a une classe montante, qui aspire à participer à la vie politique : la bourgeoisie. En 1848, une autre classe commence à s'organiser : la classe ouvrière. Aujourd'hui, quelle serait la classe capable de se dresser contre le pouvoir, avec l'ambition de changer de système ? Les Indignés constituent peut-être l'une des premières révoltes des classes moyennes. Mais, par définition, les classes moyennes ne sont pas révolutionnaires. Quand la classe ouvrière se dressait contre le capitalisme, au XIXe siècle, elle était animée par la certitude d'être au c£ur du système : sans les ouvriers, pas de production. D'ailleurs, il y a eu des tentatives d'autogestion, d'ateliers dirigés par les ouvriers eux-mêmes. En 2011, qu'auraient fait les militants qui ont occupé Wall Street s'ils avaient pu entrer dans les salles ? Quelques-uns, férus d'informatique, se seraient sans doute dit : si on entrait dans les ordinateurs pour y introduire un grand désordre ? C'est sans doute faisable. Mais est-ce que, de cette manière, vous ouvrez une brèche pour une alternative ? Les Indignés se distinguent par un refus de la violence et des leaders, mais aussi par un refus d'élaborer un programme, un cahier de revendications, et même un refus de passer des alliances avec des forces organisées qui, elles, ont un programme - les syndicats, par exemple. Du coup, je les vois mal déclencher un mouvement subversif radical. Sauf un enlisement dans des plans de rigueur de plus en plus durs...

Alors, les peuples pourraient bouger ?

Les insurrections sont par nature imprévisibles, ne l'oublions jamais. Le printemps arabe démarre en Tunisie après l'immolation d'un vendeur ambulant... Pour le moment, les Indignés restent pacifiques. Et les gouvernants leur répondent par le silence : pas de dialogue, pas d'écoute, pas non plus de mépris affiché. En Espagne, aux Etats-Unis, et même en Belgique, le pouvoir politique a procédé à une répression soft, avec le démantèlement de certains campements illégaux. Mais on peut imaginer une répression moins soft qui, au lieu de juguler le mouvement, constituerait une étincelle.

De Barack Obama à Vladimir Poutine, en passant par Nicolas Sarkozy, presque tous les dirigeants politiques affrontent actuellement le mécontentement de leur opinion publique. Faut-il y voir les prémices d'un embrasement ?

Quelle que soit sa couleur, le gouvernement est partout désavoué, et l'opposition remporte les élections. C'est le signe d'un malaise profond. Les Indignés demandent plus de justice, plus de régulation, plus de prise en compte des souffrances humaines, autant de revendications cataloguées "de gauche". Et pourtant, dans les pays où leur mouvement est particulièrement vivace, comme l'Espagne ou le Chili, la droite l'emporte. C'est compréhensible : l'électeur utilise l'arme du bulletin de vote pour sortir ceux qui l'ont déçu. Mais cela montre bien qu'il n'y a pas d'alternative. On ne voit pas encore de riposte politique construite.

Pourquoi, d'après vous, la Belgique reste-t-elle quelque peu à l'écart de cette atmosphère de fronde qui règne ailleurs dans le monde ?

La longueur de la crise politique est un élément d'explication. Avec le gouvernement en affaires courantes, la Belgique n'avait pas encore l'équivalent des plans d'austérité appliqués à d'autres pays européens. Du coup, c'est peut-être en ce moment même que prend forme une contestation qui a déjà débuté ailleurs. Autre hypothèse : la Belgique est l'un des pays où les syndicats sont les plus puissants. Vu la force de ces canaux de protestation organisés, un mouvement de type Indignés aura moins tendance à s'implanter chez nous.

L'année 2011 a été marquée par d'autres actes de rébellion, plus individuels. Comme ce défenseur espagnol de Gijon, Javi Poves, qui a quitté avec fracas le monde du football professionnel, selon lui "corrompu et pourri". Ou cette jeune Egyptienne, Aliaa Elmahdi, qui a posté sur son blog une photo d'elle nue, pour défier les conservateurs...

Fin 2010, il y a aussi eu l'initiative d'Eric Cantona, appelant les citoyens à retirer leurs économies des banques. Ce qui frappe, dans tous ces cas, c'est le recours à l'événementiel, à l'image-choc, au buzz sur Internet. Pourquoi pas ? Ce sont les leviers de l'époque. Mais est-ce que ces formes de contestation axées sur la communication sont de nature à impressionner le pouvoir ? Les analystes ont insisté sur le rôle de Facebook et de Twitter dans le printemps arabe. Mais si certaines de ces révolutions ont abouti, c'est en raison du bon vieux phénomène de la présence des foules dans l'espace public. Le camping virtuel face au 16, rue de la Loi, à l'époque où nous n'avions pas de gouvernement, je n'ai pas l'impression qu'il ait dérangé qui que ce soit. Le rassemblement de milliers de personnes sur la place Tahrir, au Caire, c'est autre chose... La présence physique, si elle est constante, organisée, fait peur aux gouvernements. A cet égard, les Indignés me paraissent manquer de corps. Mais mon point de vue est peut-être trop conservateur... Qui sait s'ils ne sont pas occupés à poser les premières pierres d'un bouleversement inédit ?

ENTRETIEN : FRANÇOIS BRABANT

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