Michel Daerden soupçonne Stéphane Moreau de fomenter sa mort politique

26/11/10 à 07:26 - Mise à jour à 07:26

Source: Le Vif

Pour la première fois depuis les élections du 13 juin, Michel Daerden s'exprime à propos de la situation au PS liégeois. Il soupçonne Stéphane Moreau, son fils spirituel, de vouloir "tuer le père". Et il le somme de choisir : soit la gestion de Tecteo à plein temps, soit la politique à 100 %.

Michel Daerden soupçonne Stéphane Moreau de fomenter sa mort politique

C'était le samedi 19 juin 2010, une semaine après les élections fédérales. Michel Daerden, bourgmestre d'Ans "en titre", destituait Stéphane Moreau, bourgmestre faisant fonction depuis 2007, et le remplaçait par un homme plus docile, Yves Parthoens. Depuis lors, motus et bouche cousue. Le ministre des Pensions rompt à présent le silence. Avec un culot monstre, il s'érige en apôtre du non-cumul des mandats. A propos du PS liégeois, il distille les anecdotes avec un talent de conteur hors-pair, mais aussi la morgue d'un homme de pouvoir aux abois.

Le Vif/L'Express : Entre Stéphane Moreau et vous, il y a trente ans de compagnonnage politique...
Michel Daerden : C'est moi qui l'ai fait ! Ce sont les mots prononcés par Cools à propos de Spitaels. Et je dis la même chose de Stéphane Moreau. Une formule terrible !

Comment l'avez-vous "fait" ?
Je vais vous le démontrer. Le début de l'histoire remonte à 1977-1978. A ce moment-là, Stéphane Moreau étudie les sciences politiques à l'université. Son grand-père siège avec moi au conseil du CPAS. Un jour, il vient me trouver : "Mon petit-fils écrit son mémoire sur le Fonds des communes, est-ce que tu ne pourrais pas l'aider ?" C'est comme ça que je l'envoie chez Jean-Claude Phlypo, le chef de cabinet d'André Cools, l'homme le mieux placé pour rédiger l'affaire, ou en tout cas pour l'aider.

La suite ?
Après l'université, il y a le service militaire. Il ne l'a jamais fait. Je l'ai placé chez Van der Biest. A l'époque, il y avait un milicien par cabinet ministériel. Mais, assez vite, il tombe en disgrâce totale. En 1992, quand Mathot succède à Van der Biest au gouvernement wallon, il ne veut pas de Stéphane Moreau. Il s'est retrouvé chômeur, ce garçon ! Il est venu pointer à la commune d'Ans ! Et je me bats alors, comme personne ne l'a jamais fait pour lui, pour qu'il rentre au cabinet Mathot. Ce que Guy, par amitié pour moi, accepte. Mais ses grandes compétences sont sous-utilisées. Je me bats donc pour que Schlitz, le bourgmestre de Liège, le prenne comme chef de cabinet. Ensuite, il vient comme expert au cabinet Daerden, quand je suis ministre fédéral des Transports. Puis, je le prends comme échevin à la commune. Tout doucement, il fait son chemin, va de mandat en mandat, ce qui est merveilleux. Jusqu'au moment où, en accord avec les gens qui s'occupent de l'énergie à Liège, je le pousse au maximum pour qu'il devienne président de l'ALE (NDLR : Association liégeoise d'électricité, future Tecteo).

Une fois à la tête de l'ALE, Stéphane Moreau devient un chef d'entreprise influent. Ce qui lui permet de s'autonomiser par rapport à vous. Exact ?
La vie est toujours la même. J'en ai formé tant... Le fils, à un moment, tente de tuer le père.

Votre fils spirituel veut se débarrasser de vous : c'est de cette manière que vous lisez les tensions actuelles au PS liégeois ? Vous connaissez cette formule latine ? "Toi aussi, mon fils."

Stéphane Moreau, c'est votre Brutus ?
Oui.

Il fomente votre mort politique ? Probablement. Mais il n'a pas encore réussi.

Certains évoquent des promesses que vous auriez faites à Stéphane Moreau, et que vous n'auriez pas respectées. Celle de lui confier le mayorat d'Ans dès le début des années 2000, par exemple.
C'est de l'idiotie ! Fin 2006, je lui dis : "Je continue avec Gingoux comme bourgmestre faisant fonction." Il me demande : "Et moi, je ne le deviendrai jamais ?" Je lui réponds : "Si, en cours de législature, quand j'en verrai l'opportunité." Ce que j'ai respecté. En 2007, il devient bourgmestre faisant fonction. Les mois suivants, il va exercer ses nombreuses compétences. Tout ça se déroule. Tout ça se passe. A plusieurs reprises, dont deux collèges, où sont réunis le bourgmestre et les échevins, je fais part de mon inquiétude. C'est exceptionnel, quand je me rends au collège. Par deux fois, j'y vais, et je leur dis à tous : je sens qu'on prend du retard, j'ai peur qu'on perde les subsides européens. Je joue mon rôle, en somme.

Pourquoi avoir décidé de l'évincer du mayorat, le 19 juin ?
Pendant la campagne électorale, plusieurs habitants d'Ans sont venus se plaindre auprès de moi. Ils m'ont rapporté ceci, cela. J'ai fait évidemment la part des choses. En application des droits que la législation me confère, j'ai pris une décision qui est un mix : laisser à Stéphane Moreau tous ses dossiers d'urbanisme, ses grands projets d'aménagement du territoire, pour lesquels je pense qu'il a beaucoup de compétences, et confier à Yves Parthoens les tâches plus ponctuelles de bourgmestre faisant fonction. Je pense sincèrement que j'ai agi pour le bien de ma commune. Faites un sondage à Ans ! Tout le monde vous dira que le bourgmestre a bien agi.

Vous deviez vous douter que Stéphane Moreau n'allait pas accueillir la nouvelle le sourire aux lèvres.
Pour être sincère, je n'imaginais pas l'ampleur de sa réaction d'homme meurtri.

Ce qui est singulier chez Stéphane Moreau, c'est son double profil, un pied en politique, l'autre dans les affaires. Un peu comme vous, à une certaine époque...

Je suis intimement convaincu que chaque être humain a une limite, quelles que soient ses compétences intellectuelles, quelle que soit sa capacité de travail. C'est pourquoi je pense qu'il convient de limiter très strictement les cumuls. Voilà ma thèse de fond ! Depuis 1994, je n'exerce plus qu'un seul mandat rémunéré.

Cumuler plusieurs revenus, c'est contraire aux valeurs socialistes ?
Ce n'est pas du tout ça ! Si je pense qu'il faut limiter les mandats, c'est parce que chaque être humain n'a que vingt-quatre heures par jour. Il faut bien en dormir quelques unes. Et on ne fait pas que travailler.

Vous l'avez déjà dit tel quel à Stéphane Moreau ?
Je lui ai dit à plusieurs reprises avec la plus grande amitié. Elio Di Rupo a dit la même chose à Frédéric (NDLR : Daerden, son fils, député européen et bourgmestre de Herstal, ex-patron du bureau de révisorat DC&Co), il y a quelques années. Avec raison. Ils doivent choisir ! Soit la fonction de responsable politique, soit celle de gestionnaire d'entreprise. Tant Frédéric que lui sont capables de faire les deux. Mais il faut faire un choix. (Long silence.) Stéphane, ou tu gères ce grand groupe Tecteo, et tu ne fais que cela. Ou tu fais de la politique, tu deviens député-bourgmestre, voire demain ministre. Pourquoi pas ? Mais c'est un choix.

En étant bien organisé, ne peut-on pas concilier la direction d'une entreprise avec la fonction d'échevin ou de bourgmestre dans une commune de taille moyenne, comme Ans, qui compte 27 000 habitants ? Ce n'est plus possible, ça. Qu'a fait Frédéric ? Il a vendu son bureau. Elio l'a dit à Frédéric, et je le redis à Stéphane : les temps ont changé. Choisis ! Et si tu choisis la politique, je suis convaincu que tu feras du chemin.

Et s'il refuse ce dilemme que vous voulez lui imposer ? C'est impossible... Aucun grand patron d'entreprise n'exerce de fonction politique. Voilà, j'ai dit tout ce que j'avais à dire. S'il ne comprend pas le message, alors...

Alors, quoi ? C'est une menace ? Pas du tout. Mais, alors, je serai très surpris. Si un homme de son intelligence ne comprend pas, c'est que, peut-être, je me serais trompé sur son intelligence.

ENTRETIEN : FRANÇOIS BRABANT

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