Raissa Alingabo Yowali M'bilo
Opinion

02/03/18 à 09:43 - Mise à jour à 13:13

"Ma Belgique à moi est une terre d'accueil"

Monsieur Destexhe, Je suis une jeune fille de 25 ans et j'étais bien trop jeune quand vous sauviez le monde. Mais aujourd'hui, je pense avoir pleinement conscience du monde qui m'entoure et c'est pour cela que votre carte blanche publiée dans le Vif, le 1er février dernier m'a mise en colère.

"Ma Belgique à moi est une terre d'accueil"

Manifestation de soutien aux migrants, au parc Maximilien, à Bruxelles. © Philip Reynaers/PHOTO NEWS

Je vais être plus précise et concrète en relevant tous les points qui, l'un après l'autre, loin de me convaincre, m'ont rassurée dans mes positions et ont confirmé mes convictions. L'une de ces positions est que je continuerai à faire ce que j'estime devoir faire en toute légalité et conscience : héberger des migrants chez moi. Et surtout, je continuerai à assister aux manifestations pour un changement de politique migratoire.

Tout d'abord, pour moi, avoir dénoncé des régimes et sauvé des vies ne vous donne pas le droit d'adopter la posture de Sage omniscient tel que vous le faites dans votre carte blanche. Vos actions passées, si honorables fussent-elles, ne vous immunisent pas et ne légitiment pas tous vos propos. De plus, sauver des vies, me semble-t-il, est le rôle de tout médecin. Le faire dans un contexte humanitaire était un choix que vous aviez fait à l'époque, peut-être aussi pour soulager votre conscience, mais ça, je ne me permettrai pas d'en juger comme vous le faites à notre égard.

Vous dénonciez des régimes totalitaires hier ? Il en reste encore beaucoup à désavouer aujourd'hui dont un avec lequel notre Etat collabore : le Soudan.

Vous avez appris que les solutions humanitaristes de la planète n'existaient pas. Je trouve que c'est un propos condescendant qui rend simplistes l'élan d'accueil et les positions prises qui sont favorables à cette alternative à la politique actuelle. Derrière cette phrase, je lis "viens gamin, je vais t'expliquer la vie". Or, vous comparez le contexte géopolitique de l'époque à une situation politique actuelle. Une action dans un contexte international à un mouvement dans un contexte national. De fait, nous ne pouvons apporter une même réponse à des situations si différentes, mais ce n'est pas ce que nous faisons. Nous n'avons jamais eu la prétention d'apporter des solutions humanitaristes à la planète entière, mais nous proposons des solutions ponctuelles à ce que nous considérons être une urgence ici, en Belgique. Il est évident que l'hébergement des migrants, tel qu'il est organisé et rendu possible par une grande partie des citoyens, ne peut être la seule réponse à la problématique si complexe, de la migration actuelle. Il s'agit d'une réponse temporaire à une urgence. L'urgence est celle de la précarité du parc Maximilien, Monsieur. L'urgence, c'est celle de la précarité des personnes qui y sont installées. Une urgence de deux ans et demie, Monsieur. En effet, j'y ai été une première fois en octobre 2015. Nous sommes en février 2018 et ce village éphémère trône toujours à deux pas de l'Office des étrangers. Si ces gens peuvent s'y nourrir, se vêtir et parfois bénéficier de nuits chaudes au sein de foyers, c'est grâce aux citoyens, Monsieur. Aux citoyens pour qui ils ont un visage, un nom et une histoire sans n'être qu'une ombre dans un flux appelé "crise".

Instrumentalisation de pauvres migrants?

Vous parlez d'instrumentalisation de pauvres migrants, du non-respect de la loi, du non-respect de la démocratie. Ces accusations sont trop graves pour que vos coupables ne soient pas nommés. Qui sont ces "porte-paroles" dont vous parlez ? Et en quoi sont-ils des hors-la-loi ? En utilisant les outils les plus démocratiques à leur disposition comme la Constitution qui permet de se rassembler, de manifester, d'avoir sa propre opinion et de pouvoir l'exprimer ? Cette Constitution dont nous sommes tous fiers et qui représente la volonté d'un peuple tout en étant garante de ses droits fondamentaux.

Vous parlez de manipulation ? S'ils sont nos porte-paroles c'est qu'ils se font l'écho d'idées que nous partageons. En quoi sommes-nous donc manipulés ? Et puis, sommes-nous donc tous, une foule de naïfs ou de sots pour qu'une poignée de personnes nous mène en bateau ? Les citoyens qui soutiennent le mouvement du parc Maximilien sont encore, me semble-t-il, insidieusement traités de pauvres cons à l'attitude grégaire n'ayant rien compris aux tenants et aux aboutissants d'une crise qui les dépasse. Est-ce bien cela qu'il faut comprendre ? C'est ce que moi je comprends en vous lisant. Vous jouez aussi avec les mots, en nous insultant de façon à peine élégante.

Vous dénoncez le mensonge et l'hypocrisie, mais Monsieur, personne ne ment et aucune intention n'a jamais été cachée : oui, c'est bien un changement de politique qui est réclamé. Le but n'est pas d'ouvrir les frontières de façon irréfléchie, mais de les ouvrir mieux. Si mensonge et hypocrisie, il y a c'est bien celui de clamer haut et fort que le gouvernement actuel défend une politique migratoire humaine et ferme. Elle n'est pas humaine, Monsieur. Quand vous vous plaignez que nous réclamons l'ouverture des frontières davantage qu'elles ne le sont déjà, il me semble que ce que vous regrettez n'est pas l'immigration illégale, mais l'immigration tout court.

Vous enjoignez ces porte-paroles- qui n'ont définitivement pas de nom- de se présenter aux élections ou d'appeler à voter pour les partis de gauche qui les soutiennent. J'aimerais vous dire, Monsieur que ce mouvement que vous fustigez est, ne vous en déplaise, citoyen. Il rassemble des gens aux convictions politiques parfois opposées. Ce qui semble nous rassembler c'est le constat partagé d'une politique que l'on désavoue. Nous sommes de droite, du centre et de gauche et à chaque fois que nous hébergeons, à chaque fois que nous donnons des vivres et des vêtements, nous clamons haut et fort que la politique honteuse de ce gouvernement ne portera pas notre nom. Il peut avoir l'assentiment d'autres citoyens, ce n'est pas remis en cause, c'est la démocratie. Mais il n'a pas le nôtre.

Personne n'est pieds et poings liés face à son vote, l'exécutif est au service du peuple. L'exécutif a une responsabilité envers ce peuple. Le mot ministre" traduit correctement cette idée. C'est pour cela que le Parlement qui représente ce même peuple a un droit de regard sur les actions de cet exécutif. Il est surveillé, il est contrôlé et à tout moment, on peut lui signifier que sa ligne de conduite trahit le peuple même s'il ne s'agit que d'une partie de celui-ci seulement. Cette garantie qu'est la motion de confiance/défiance, est inscrite dans notre droit. Le mouvement d'hébergement doit peut-être être considéré comme les prémisses d'un désaveu. Celui d'un gouvernement qui a des comptes à rendre justement parce qu'il a été élu. Etre élu donne la légitimité d'agir tant qu'on garde la confiance de ses électeurs. Les électeurs ne doivent pas être consultés seulement à l'heure du vote, car la citoyenneté n'est pas discontinue. La sonnette d'alarme qui invalide certaines actions, peut et doit être tirée à tout moment. Et c'est tout ce que nous faisons : nous tirons la sonnette d'alarme.

Cette crise change l'Europe et changera notre société

Ce qui est mis en place, ne peut être que politique dans le contexte actuel et vu l'ampleur du sujet qui nous intéresse. Cette crise change l'Europe et changera notre société. Elle interroge notre identité, nos valeurs et nous pose la question de l'avenir que nous désirons pour notre pays au sein de notre Europe. Je crois qu'un clivage entre sphère politique et sphère non-politique n'est plus pertinent actuellement, car le présent contexte nous pousse à nous positionner chacun. Une binarité entre gauche et droite comme celle que vous exposez, n'est pas plus pertinente à cet égard. Ce mouvement citoyen est un signal fort, un vote pour une certaine idée de la dignité, de la liberté et c'est une affirmation d'une certaine identité belge dont nous sommes tous fiers. Nous souhaitons être à la hauteur de notre vision de ce pays, Monsieur. Et ça, ce n'est pas un délit. C'est même, contrairement à ce que vous soutenez, très démocratique et très citoyen.

Vous dites que nous contournons les lois ? SI c'est en hébergeant, j'aimerais savoir sur quelle base légale vous vous appuyez pour affirmer cela. Héberger n'est pas contourner la loi, l'article 77 de la loi du 15 décembre 1980 sur l'accès au territoire, nous le permet dans son alinéa 2. Aider une personne dite illégale sur le territoire à y séjourner est un délit sauf si on le fait pour des raisons principalement humanitaires. C'est donc parfaitement légal d'héberger des migrants chez soi.

Quant au projet de loi sur les visites domiciliaires, comme son nom l'indique, ce n'est qu'un projet. Ce n'est pas une loi. Nous avons le droit de le contester. Et quand bien même il s'agirait d'une loi, nous aurions le droit de réclamer son abrogation. Car si "on ne touche aux lois qu'avec des mains tremblantes", elles ne sont toutefois pas intangibles.

Vous parlez de manipulation, Monsieur, mais c'est vous qui manipulez en brandissant l'avis du Conseil d'Etat tout en omettant l'avis des juges d'instruction et des avocats qui se positionnent contre le projet de loi concernant les visites domiciliaires. Je ne citerai pas les associations qui ont également partagé des observations défavorables. Je ne relèverai pas non plus, la liste des communes ayant voté une motion contre ce projet de loi. Peut-être que ces praticiens et ces assemblées ne méritent pas votre considération et ne sont pas crédibles, car ils seraient un troupeau de gauchistes radicaux, eux aussi. On tombe dans la théorie complotiste, qui elle, n'est pas crédible du tout, Monsieur. Et vous persévérez dans cette paranoïa dont vous n'avez même pas honte, en parlant d'hégémonie culturelle de la gauche.

Jamais, je ne me permettrais de dire que la gauche a le monopole de l'humanité, car, comme l'a souligné à maintes reprises le secrétaire d'Etat Théo Francken, des erreurs ont été commises sous un gouvernement porté par la gauche en son temps. Mais le but du jeu n'est pas de se complaire dans l'idée d'être le moins pire pour sauver les apparences dans une guéguerre de partis. Le but est de faire mieux, ensemble. Néanmoins, j'aimerais ajouter que la droite n'a pas, quant à elle, le monopole de la Raison et du pragmatisme. Il existe des alternatives à la politique actuelle qui ne versent ni dans le sentimentalisme ni dans la froideur. Des solutions qui relèvent d'une politique de migration ferme et réellement humaine. Et nous attendons Monsieur, de meilleures propositions à cet égard.

La gauche monopolise les médias?

Vous dites que la gauche monopolise les médias. Quand je vois la publicité médiatique inouïe qui est faite à un secrétaire d'Etat NVA qui joue parfaitement le rôle de paratonnerre, j'ai des doutes sur l'affirmation d'un monopole gaucho des médias. De plus, aussi vrai que l'on accuse de rage, son chien que l'on veut noyer, on décrédibilise les médias qu'on n'aime pas entendre. Cela me rappelle les propos démagos et victimaires d'un certain Donald Trump accablé par les fake news.

Vous parlez d'amalgames entre le passé et le présent, je parle de prudence. Le passé est un repère pour les actions présentes et nous avons moins d'excuses avec tous les exemples que l'Histoire nous offre. Refaire les mêmes erreurs serait impardonnable, car comme le dit l'adage : "L'erreur est humaine, mais persévérer dans l'erreur est diabolique". Nous devons être prudents et pour ma part, je ne courrai pas le risque de ne pas l'être suffisamment. Vous êtes le seul à faire des amalgames quand vous nous accusez de ne pas respecter la démocratie britannique en poussant nos hôtes outre-Manche. Monsieur, jamais, je n'ai pris un migrant par la main pour l'emmener en Angleterre, je n'offre qu'un toit. Mais jamais, je ne l'empêcherai d'en rêver et de tout faire pour y arriver, car je n'en ai ni le droit ni la légitimité. Vous l'avez dit vous-même, être citoyen c'est faire partie d'une communauté. S'ils ne veulent pas faire partie de la nôtre, je le respecte. La véritable question est pourquoi ?

Et c'est là que la politique migratoire belge ou européenne peut être remise en cause. Ne faut-il pas les réviser ? L'attitude des Etats européens est celle de se refourguer la patate chaude. C'est la politique migratoire actuelle et son durcissement qui sont et seront les complices de filières criminelles, pas nous. Oui, c'est l'insécurité qui pousse à vivre caché et donc précarisé et c'est bien cette situation de fragilité qui fait et fera le lard des passeurs. Nul besoin de se tourner vers eux quand on peut circuler librement. Cette liberté de circulation est entravée par le règlement de Dublin et le sera davantage par les mesures sévères que notre gouvernement compte prendre. Vous parlez d'appels d'air en craignant que notre solidarité ne vende du rêve à ceux qui croient en une Europe-Eldorado ? Des gens meurent sur les rivages de la Méditerranée, Monsieur, je ne pense pas qu'ils recherchent le Paradis, mais plutôt qu'ils fuient l'Enfer.

Vous parlez de chantage. Mais de quel chantage parlez-vous et en avez-vous seulement le droit quand le chef de la NVA, avec lequel votre parti gouverne, entre autres, menace de faire tomber un gouvernement quand on remet en question un membre de son camp ! Dans quel camp le chantage est-il réellement, Monsieur ?

Vous parlez de peuples qui se réveillent ? Mais de quels peuples parlez-vous au juste ? Ne sommes-nous pas un de ces peuples en éveil, nous ? De quel réveil parlez-vous Monsieur, quand vous fustigez la vigilance de certains de vos concitoyens mobilisés contre une politique qu'ils ne soutiennent pas ? Qui sont ces intellectuels qui osent ? Serait-ce ceux qui ne s'opposent pas à vous ?

Tant d'affirmations sans fondement et sans appuis, tant d'accusations aux coupables sans noms, Monsieur ! Finalement, votre seul argument dans votre réquisitoire alarmant n'aura été qu'un argument d'autorité douteux. J'hébergerai et je marcherai parce que ma Belgique à moi est une terre d'accueil, une terre de droit et une terre de Liberté. J'hébergerai et je marcherai parce que les lois de ce pays me le permettent. Ceux qui ne respectent pas la loi, sont ceux qui, comme vous, tentent de me retirer ce droit ou ceux qui m'accusent d'en jouir. C'est ça qui est anti-citoyen et anti-démocratique, Monsieur.

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