Olivier Mouton
Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express
Opinion

22/05/14 à 12:18 - Mise à jour à 12:18

" M. De Wever, voyons si vous êtes sincère "

Lettre ouverte d'un francophone au président de la N-VA, candidat Premier ministre. Vous vous êtes adressé à nous, voilà ce que nous vous répondons ! Nous sommes prêts à vous "laisser le bénéficie du doute". MAIS...

" M. De Wever, voyons si vous êtes sincère "

© Capture d'écran YouTube

Cher Monsieur De Wever,

Ce n'est pas sans étonnement que nous avons assisté ce mercredi à votre succession d'interventions publiques. Très honnêtement, s'il s'agissait d'occuper le terrain de façon déconcertante à quelques jours du scrutin, c'est réussi. Et puisque vous vous êtes adressé à nous, permettez-nous de vous répondre.

Votre adresse aux francophones avait un côté touchant, c'est vrai, avec son caractère solennel et cette application inhabituelle à nous parler, en français dans le texte s'il vous plaît. En étant distrait, on aurait cru assister à un discours du roi Philippe depuis Laeken, si vous nous permettez la comparaison.

Sans doute avons-nous pensé, en vous voyant regretter la difficulté de vous adresser directement aux francophones, à la dizaine de demandes d'interviews que vous avez refusé d'accorder au Vif/ L'Express et aux nombreux débats que votre parti a boycottés du côté francophone, en radio et en télévision. Mais soit... Il est sans doute moins périlleux de vous exprimer via une capsule vidéo que de vous exposer aux questions de journalistes "forcément affiliés au PS".

Nous avons entendu votre témoignage de bonne volonté et votre credo : "Le modèle du PS nuit à votre prospérité. Je veux donc vous offrir une alternative." Bon, bon... Rappelez-vous quand même, nous vivons en Belgique dans "deux démocraties distinctes", qu'il nous est impossible de voter pour vous.

Vous voilà en outre candidat Premier ministre, avez-vous ajouté à la télévision flamande !? Enfin, nuance, "vous ne l'excluez pas"... Diantre ! C'est fou comme on peut être amené à changer d'avis en fonction des circonstances, quand même ! Jusqu'ici, ne vouliez-vous pas rester bourgmestre d'Anvers jusqu'au terme de votre mandat, conformément à votre engagement ? La perspective d'aller au "Seize rue de la Loi" n'était-elle pas rédhibitoire pour un nationaliste flamand ? C'est vrai, sans doute avions-nous mal interprété vos intentions et vos ambitions. Et puis, tout cela dépend tellement des coalitions et des francophones que, somme toute, la perspective est très aléatoire.

Cher Monsieur De Wever, nous prenons acte de votre double changement de cap à notre égard.

Oh, non, nous ne voulons pas croire qu'il s'agisse là d'un simple calcul électoral, à quelques jours des élections, parce que vous auriez compris que votre attitude de chantre de la Flandre refusant d'exercer des responsabilités constituait le talon d'Achille de votre parti. Rassurez-nous, vous n'avez quand même pas fait cela pour rassurer un électorat de centre-droit effrayé par le caractère radical de votre parti ? Vous ne l'avez pas fait non plus pour couper l'herbe sous le pied de votre grand rival, le ministre-président flamand Kris Peeters (CD&V), qui avait pris le temps, la veille, de visiter la Wallonie ? Le décès de Jean-Luc Dehaene et les accents belges donnés à cette fin de campagne électorale n'y sont pour rien, c'est sûr ?

Dites-nous qu'il ne s'agit pas non plus d'une manoeuvre tactique pour provoquer de nouvelles exclusives de la part des partis francophones afin de vous nourrir électoralement. Du genre : "Non, nous ne voulons pas de De Wever au Seize !" En attendant ce matin le président du PS vous rétorquer brutalement que l'on ne demanderait pas au "renard de garder le poulailler" - traduisez : à un indépendantiste de gouverner la Belgique -, il était pourtant difficile de ne pas penser que vous jouiez à nouveau le rôle de "meilleurs ennemis". Dites-nous aussi qu'il ne s'agit pas d'une stratégie machiavélique pour, à plus long terme, prouver l'inconsistance francophone et réclamer d'urgence le confédéralisme.

Cher monsieur De Wever, nous vous prenons donc au mot, nous vous "laissons le bénéficie du doute". Sans naïveté et avec vigilance

Oui, ce pays a un urgent besoin de réformes socio-économiques audacieuses pour créer de l'emploi, défier la crise, garder le budget sur les rails et préparer le défi du vieillissement... C'est la priorité des priorités ! Mais le tout en ne cassant ni la concertation sociale, ni la sécurité sociale... Inutile de dire qu'il faudra veiller à ne pas se comporter comme un éléphant dans un magasin de porcelaine, ce que vous avez un peu trop coutume de faire. Excusez-nous simplement d'être méfiant après les propos durs ou simplistes tenus à l'égard des Wallons ou des chômeurs. Si vous avez bel et bien un plan pour "améliorer notre vie", pourquoi en effet ne pas juger sur pièce après les élections ? Pour rappel, simplement, vous ne serez pas seul autour de la table de négociations et vous ne pourrez donc pas détricoter le "modèle belge" à votre seul dessein.

Oui, c'est vrai, ce pays a aussi un besoin urgent de clarté politique et institutionnelle. Sans vouloir user de votre cynisme habituel, il faut avouer que vous ne nous avez pas nécessairement tout clarifié avec vos atermoiements des derniers mois, mais passons... Ce pays a besoin de dialogue, d'une dynamique commune pour profiter de ses atouts, valoriser cette belle capitale européenne qu'est Bruxelles, garder une ligne fédérale forte et mettre en oeuvre une sixième réforme de l'Etat nécessitant bien des énergies. Etes-vous prêt à être le garant de ce projet ?

Cher monsieur De Wever, maintenant que vous avez enfin daigné vous adresser à nous, permettez-nous de vous dire que nous ne sommes pas complètement dupes. Nous formulons un souhait à votre intention, aussi : espérons que la N-VA ne soit pas trop forte électoralement au soir du 25 mai, cela risquerait de mettre une pression trop forte sur vos épaules. Imaginez donc : si la N-VA venait à être incontournable en Flandre, votre base militante pourrait refuser tout compromis, réclamer le grand bing bang dès maintenant et bloquer le pays. Or, ce n'est pas ce que vous voulez, n'est-ce pas ?

Recevez, cher monsieur De Wever, l'expression de nos sentiments attentifs.

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