18/06/18 à 14:37 - Mise à jour à 14:36

Les universités ne peuvent se taire sur les Droits de l'Homme

Le monde académique n'est pas un brave toutou auquel on peut dire, en tant que membre de la majorité gouvernementale : "Tais-toi et reste assis".

Les universités ne peuvent se taire sur les Droits de l'Homme

© Belga

"Si les recteurs veulent jouer des petits jeux politiques sur le dossier migration, qu'ils s'attendent à voir le boomerang leur revenir en plein visage". Si Théo Francken nous avait habitué aux déclarations choc, il semblerait que ce soit en fait tout le logiciel du gouvernement qui bugge : Après la N-VA, c'est en effet le MR qui appelle les Universités à taire leurs critiques... Même quand Francken appelle à contourner l'article 3 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme qui interdit la torture, et par extension d'expulser vers des pays où elle est pratiquée ?

Un appel à l'humanité

"Un appel à l'humanité", c'est ainsi que le président du Conseil interuniversitaire flamand Herman Van Goethem a appelé la lettre.

Il y a quelques jours, une large part de la communauté universitaire et de nombreux recteurs, tant en Flandre qu'en Wallonie et à Bruxelles, réclamaient une mesure humanitaire - et surtout humaine- de la part du gouvernement. La demande était simple ; une régularisation des parents de la petite Mawda, victime de la politique migratoire qui encourage tant le développement de réseaux criminels qu'elle radicalise l'action policière et favorise les drames. "Rien ne peut nous rendre Mawda, mais ce serait un geste qui pourrait contribuer à un climat plus conforme aux valeurs fondamentales de notre société, à savoir les Lumières et la Déclaration universelle des droits de l'homme", ont-ils conclu.

La réaction ne s'est pas faite attendre, il y a d'abord eu Francken qui a menacé les recteurs d'un retour de boomerang en 140 caractères. Avec ce tweet, Francken insinue que le monde académique tout entier n'a rien à dire sur les dossiers de migration. Mais ce qui attire le plus l'attention, c'est la menace plutôt énigmatique du boomerang : les recteurs vont s'en mordre les doigts à en croire Francken. Le fait qu'un membre du gouvernement dise aux universités ce qu'ils peuvent et ne peuvent pas écrire, dans un langage plutôt intimidant, ça ne s'est plus produit dans ce pays depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous pouvons légitimement nous poser la question si ce comportement colle avec un état qui se veut démocratique. C'est ensuite à celui qui voulait "rendre au projet de société [du MR] son fond humain" il y a quelques années, de critiquer l'action des recteurs. Pour Richard Miller, député MR, les universités doivent apprendre à défendre l'action du gouvernement, "Globalement, je regrette que la parole des universitaires soit si souvent l'expression d'une opposition, d'une résistance ou d'une dénonciation.". Pour monsieur Miller, les universités gagneraient donc à abandonner la liberté d'être des institutions qui se positionnent à contre-courant, qui mènent le débat... bref qui font vivre la démocratie. Cette réaction du député MR ne semble pas étonnante lorsque l'on voit que le Premier Ministre Charles Michel s'autorise à sourire de la situation des migrants en méditerranée affirmant que "la Belgique n'a pas de port en Méditerranée".

Les récentes déclarations du gouvernement peuvent pourtant nous inquiéter. Celui ci considère notamment l'option de contourner l'article 3 de la Convention Européenne des Droits de l'Homme qui interdit la torture, et par extension d'expulser vers des pays où elle est pratiquée et de mettre en place des mesures pushbacks, qui visent à empêcher les réfugiés d'arriver jusqu'ici, ce qui est pourtant interdit. Doit-on comprendre des déclarations de Miller qu'une Université qui s'élèverait contre ceci aurait tort de le faire ? Quel boomerang Francken leur enverra si elles le faisaient ?

Quand un principe aussi fondamental est menacé, n'est-ce pas un devoir de mener le débat démocratique de manière critique ? On sait que pour la N-VA, ce ne sont d'ailleurs pas que les Universités qui sont visées. De Médecins Sans Frontières à Unia -le Centre pour l'égalité des chances et la lutte contre le racisme-, de la Justice aux syndicats et aux grévistes de LIDL, la liste des organisations de la société civile et des ONG qui ont été victime des injures ou des intimidations de la N-VA grandit de jour en jour. Cette liste est aujourd'hui presque plus longue que celle des associations qui sont encore épargnées par le plus grand parti de Flandre. La liberté d'expression a été gagnée pour protéger les citoyens lorsqu'ils expriment une opinion controversée, même et surtout si cette opinion remet en cause la volonté de ceux qui sont au pouvoir. Dans les déclarations de Francken et Miller, la liberté d'expression n'existe apparemment que pour eux, les dirigeants, mais pas pour les autres. Les universités sont là pour mettre la science au service de la société. Elles doivent autant former la jeunesse à avoir un esprit critique qu'être critiques elles-mêmes. Si elles pensent que les politiques et la société vont dans la mauvaise direction, alors ce n'est pas seulement leur droit mais leur devoir de faire entendre leur voix dans le débat public. Le monde académique n'est pas un brave toutou auquel on peut dire, en tant que membre de la majorité gouvernementale : "Tais-toi et reste assis".

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