" Les francophones, un discours probelge souvent hypocrite "

26/04/11 à 10:57 - Mise à jour à 10:57

Source: Le Vif

Le modèle belge de " vivre ensemble " souffre : les partis francophones y sont aussi pour quelque chose, relève le politologue Dave Sinardet.

" Les francophones, un discours probelge souvent hypocrite "

© BELGA - ERIC LALMAND

Le Vif/L'Express : Faire fonctionner une démocratie stable et efficace dans un pays multilingue comme la Belgique : mission impossible ?

Dave Sinardet : Si l'on en croit le philosophe John Stuart Mill, on doit être sceptique. En 1861, Mill disait que si les gens dans une société parlent des langues différentes, il ne peut pas se créer une opinion publique unie, pourtant nécessaire pour le fonctionnement de la démocratie représentative. Mill vivait au XIXe siècle : le modèle de l'Etat-nation unilingue était alors largement considéré comme une évidence. Avec le développement de structures de décisions politiques transnationales, comme l'Union européenne, ce ne sont plus les contextes multilingues qui sont l'anomalie, mais de plus en plus les contextes unilingues. Les défis que connaît la Belgique sont aussi les défis démocratiques du futur.

Cela ne facilite pas la mission...

Faire fonctionner une démocratie stable et efficace n'est facile nulle part, et un contexte plurilingue pose effectivement un défi supplémentaire. Mais je ne crois pas que ce soit une mission impossible. Des sociétés multilingues stables existent : la Suisse, le Luxembourg. Le Canada, aussi, est largement revenu à la stabilité depuis le dernier référendum sur la souveraineté du Québec, en 1995. Et puis la Belgique n'a pas toujours été aussi instable que ces dernières années. Les pays multilingues n'ont d'ailleurs pas le monopole des mouvements nationalistes. Tout le monde comprend l'anglais au Royaume-Uni : cela n'empêche pas les nationalistes écossais ou gallois de vouloir plus d'autonomie, voire l'indépendance.

Où se situe alors " le problème belge " ?

La Belgique montre surtout que si l'on ne fait pas assez d'efforts pour faire fonctionner une démocratie multilingue, celle-ci peut devenir instable. Surtout, si elle adopte des structures politiques qui divisent. Selon l'un des plus importants théoriciens du fédéralisme, Ronald Watts, deux choses sont absolument à éviter si on veut résoudre les conflits. Un : uniquement renforcer le pouvoir central et ne pas répondre aux demandes d'autonomie régionale. Deux : faire exactement l'inverse, renforcer l'autonomie régionale sans accorder aucune attention à la cohésion fédérale. Eh bien, c'est exactement ce qu'on fait en Belgique depuis 1970. On a divisé et cloisonné les choses, parfois jusqu'à l'absurde, sans développer un projet de cohésion fédérale. Il ne faut donc pas être très surpris que cela crée et renforce des caricatures et des clichés mutuels, surtout dans un système à deux. Ce qui renforce des tendances nationalistes.

Si le modèle belge a fait à ce point fausse route, à qui la faute ?

Il est trop facile de dire que les gentils francophones sont victimes des mauvais Flamands nationalistes. Les partis francophones ont une part de responsabilité dans le succès d'un parti comme la N-VA : leur discours probelge est souvent hypocrite, parce qu'il ne s'accompagne pas de propositions concrètes pour améliorer la cohésion fédérale. Ces partis ont même souvent bloqué des initiatives qui allaient dans ce sens : ainsi le PS et le CDH, quand ils se sont opposés à plusieurs reprises ces dernières décennies, à une circonscription fédérale. Autre exemple : les propos de Vic Van Aelst [NDLR : avocat flamand recruté par la N-VA, qui vient de plaider pour la suppression des cours de français en Flandre], sont d'une stupidité évidemment incroyable, mais n'est-ce pas un peu facile de s'en offusquer en tant que francophones, quand le néerlandais n'est pas la deuxième langue officielle dans les écoles francophones et quand la façon dont il est appris laisse à désirer ?

Une histoire bien belge de rendez-vous manqués, en somme ? Les années 1930 ont été un moment charnière où la Belgique aurait pu devenir un exemple pour d'autres démocraties multilingues : à l'époque, on a choisi d'introduire l'unilinguisme régional. De nombreux représentants francophones, notamment les nationalistes wallons, n'ont pas voulu du bilinguisme généralisé, ensemble avec les nationalistes flamands. Ce ne sera pas la dernière fois où certains politiques francophones seront des alliés objectifs des nationalistes flamands...

Au point où on en est, l'actuel modèle belge de "vivre ensemble" est-il condamné ?

C'est un argument typiquement nationaliste. C'est ce que dit la N-VA : il y a une évolution naturelle vers le séparatisme, qu'on le veuille ou non. On dirait du Darwin politique. Mais si la Belgique va s'évaporer naturellement, pourquoi la N-VA remue-t-elle ciel et terre depuis dix mois pour transférer quelques compétences ? Non, rien n'est jamais irréversible, beaucoup dépend de la volonté politique.

Elio Di Rupo, président du PS, invite la presse flamande à venir faire un tour à Mons pour lui faire découvrir une réalité wallonne : révélateur de l'ampleur du fossé d'incompréhension ?

Oui, mais aussi d'une évolution positive. Les partis francophones commencent enfin à réaliser qu'il est dans leur intérêt de communiquer directement avec l'opinion publique flamande, d'entretenir des contacts avec des journalistes et faiseurs d'opinion flamands. Parce que si ces partis ont une mauvaise image en Flandre, cela renforce la N-VA. Dans le passé, le PS se foutait d'être mal vu en Flandre : à la limite, il trouvait même cela électoralement intéressant. Mais il faudrait avoir des incitants structurels pour obliger les partis, y compris au Nord, à tenir compte des gens dans tout le pays qu'ils ont l'ambition de gouverner. Cela devrait être une évidence dans toute démocratie : multilingue ou pas. l

ENTRETIEN : PIERRE HAVAUX

Nos partenaires