Le prix Nobel belge, Christian de Duve, est décédé

06/05/13 à 08:26 - Mise à jour à 08:26

Source: Le Vif

Christian de Duve, Prix Nobel de médecine 1974, a décidé du moment de sa mort. Il a été euthanasié, à sa demande, ce samedi à l'âge de 95 ans. Nous le rencontrions à l'occasion de la sortie de son court ouvrage intitulé "De Jésus à Jésus en passant par Darwin", en novembre 2011,

Le prix Nobel belge, Christian de Duve, est décédé

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Le Vif/L'Express : Comment les traits liés à la sélection naturelle s'expriment-ils aujourd'hui dans un monde qui a fondamentalement changé ?

Christian de Duve : Je vois le monde en biologiste, pas en philosophe. Mon guide, c'est Charles Darwin. La théorie de la sélection naturelle apporte une illumination permanente sur le monde. Comment la définir ? A partir de formes différentes nées par hasard, c'est l'émergence de celles qui sont le mieux adaptées à survivre et à se reproduire dans les circonstances existantes. Nous sommes le produit de cette sélection naturelle.

Nos lointains ancêtres, il y a quelque 100 000 ans, vivaient en petites bandes de 30 à 40 individus, qui avaient comme seuls buts de survivre et de se reproduire. Le premier trait génétique qui va permettre la survie est l'égoïsme de groupe, impliquant une solidarité en son sein. Mais, entre elles, ces bandes se disputaient les meilleurs terrains de chasse, les plantations les plus riches, les endroits les mieux protégés, les femelles les plus désirables. Dès lors ont émergé d'autres traits génétiques, l'hostilité et l'agressivité entre groupes. Ces traits génétiques imprimés dans notre génome n'ont pas beaucoup changé. Aujourd'hui encore, on retrouve le même héritage. Seule la nature des groupes a changé.

La sélection naturelle se contente de laisser émerger ceux qui sont le plus capables de le faire. Elle agit dans le présent, ne connaît pas l'avenir, ne prévoit rien. Or vous, moi et nos semblables sommes les seuls êtres vivants à pouvoir agir contre la sélection naturelle et à pouvoir suppléer à ce qu'elle ne fait pas : prévoir les répercussions de certains événements, prendre des décisions en conséquence et agir en fonction de celles-ci. Même au prix d'un mal présent pour un meilleur futur.

L'homme étant le seul à avoir la faculté d'agir contre la sélection naturelle, pourquoi ne s'est-il pas débarrassé des aspects négatifs de celle-ci ?

Corriger ces traits par ingénierie génétique est hors de question pour le moment. Nous n'avons pas les moyens techniques de modifier nos gènes et, même si nous les avions, nous ne saurions pas quel morceau d'ADN enlever et par quel morceau le remplacer. Nous ne pouvons agir qu' "épigénétiquement", en jouant sur ce qui s'ajoute au génétique et éventuellement le supplante mais ne le change pas. Nous pouvons agir par l'éducation. Qui dit éducation dit éducateurs. Qui va éduquer les éducateurs ? Ma conclusion est que nous avons besoin de guides. Un de ces guides est Jésus. Pour moi, Jésus est un homme, comme ces autres guides que sont Bouddha et Confucius. Jésus a aussi été un rebelle, un révolutionnaire, un prophète. Mais son enseignement principal va précisément à l'encontre de nos caractères génétiques. A l'hostilité entre groupes, il substitue l'amour et le pardon. Il s'élève contre la poursuite effrénée du profit, contre l'emploi des armes. Ce message-là est exactement celui dont nous avons besoin. Je l'appelle le message "jésuiste", à l'image des messages bouddhiste et confucianiste, qui lui sont parallèles. Je ne l'appelle pas message chrétien, que je n'aime pas parce que ce terme englobe toute une mythologie. Pour moi, le message de Jésus est celui d'un sage, mais strictement humain. Message que l'on a transformé au cours du temps.

Vous êtes sévère à l'égard de la structure de l'Eglise catholique et vous prônez une réforme au départ de la base. Pourquoi cette méfiance ?
Parce que l'Eglise catholique est rigide, fondée sur un dogmatisme autoritaire qui n'admet pas de remise en question, et est dirigée par un homme qui se proclame détenteur de la Vérité et est entouré de "vieillards célibataires et misogynes engoncés dans leur pourpre, leurs rites, leurs certitudes et leur prétention de légitimité". Ce sont des hommes intelligents, souvent brillants, mais ils sont pris par leurs préjugés. Même s'ils se mettaient à douter, ils n'accepteraient pas le doute, qui ébranlerait l'institution à laquelle ils se réfèrent. Donc, c'est de la base de l'Eglise que la réforme doit venir si elle vient un jour.

Y croyez-vous vraiment ?

Tout dépend de l'ampleur du mouvement. La Révolution française a fait vaciller le roi. Je ne peux pas prévoir ce qui va se passer. Je constate. En Belgique, par exemple, il y a un mouvement de contestation parmi les croyants. Mgr Léonard n'est pas particulièrement populaire.

Pensez-vous que l'Univers est incréé et, si oui, y a-t-il une contradiction avec la théorie du big bang ?
Le big bang fait partie de l'Univers. Mais il y a des questions presque insolubles. Qu'est-ce qu'il y avait avant le big bang ? se demandent beaucoup de gens. C'est une question qui n'a pas de sens parce que le temps est né avec le big bang. Cela fait partie de la réalité. Beaucoup de religions ou de croyances expliquent tout par l'intervention de Dieu. Selon elles, c'est Dieu qui a créé la Terre, les étoiles, les galaxies, le big bang. Avant cela, il y avait Dieu. Un jour, il a décidé de donner l'étincelle et de mettre le feu aux poudres. Je pose la question - et des tas de gens avec moi : "Qui a créé Dieu ?" On me répond : "Dieu est incréé. Il est." Dès lors, pourquoi en avez-vous besoin ? Pourquoi ne pas dire : "L'Univers est incréé. Il est. Toute la réalité existe." Le Dieu auquel nous nous référons est une invention de notre esprit. C'est un être qui possède, mais à l'infini toutes les qualités que nous aimerions voir chez un de nos dirigeants.

Vous évoquez aussi le concept d'Ultime réalité en parlant de l'Univers. Qu'entendez-vous par là ?

C'est mon aspect un peu mystique ou sentimental. J'utilise mon cerveau pour essayer de comprendre l'Univers. J'approche ainsi la facette intelligible de l'Ultime réalité. Mais cette réalité a d'autres facettes. Une facette sensible, par exemple, appréhendée, dans mon cerveau, par une capacité d'émotion. Quand j'écoute de la musique, je ne raisonne pas ; je ne suis pas musicologue. La musique me donne du plaisir, m'émeut. Je communie avec une autre facette de cette Ultime réalité, sensible, émotive. Il y a la facette éthique. Il y a l'Amour qui englobe le tout. Nous sommes encore très loin de comprendre l'Ultime réalité. Nous sommes limités par les dimensions de notre cerveau. Je ne suis pas neurobiologiste. Mais je suis ébahi par le développement du cerveau humain. Sa taille est quatre fois celle du cerveau d'un chimpanzé. Avec quatre fois plus de neurones, voyez ce que nous sommes arrivés à faire. C'est absolument incroyable. Comment ce quadruplement s'est réalisé est aussi extraordinaire. Il s'est fait au cours des deux ou trois derniers millions d'années alors qu'il y a des animaux sur terre depuis 600 millions d'années. C'est tout à la fin de l'évolution des animaux que ce cerveau s'est brusquement emballé.

Vous vous demandez aussi quelles perspectives ouvrirait une amplification même minime du cerveau actuel. Est-ce inscrit dans l'évolution ?

Rien n'est inscrit. C'est de la science-fiction. J'émets l'hypothèse que certaines personnalités que nous appelons des génies, Einstein, Léonard de Vinci, Jésus, avaient déjà des cerveaux un peu plus développés que les autres. Quelques pour cent en plus auraient déjà suffi à donner des moyens de loin supérieurs à ceux du commun des mortels. Quelles conditions permettraient une augmentation de volume généralisée du cerveau humain ? Il faudrait que le bassin féminin soit plus large pour permettre à des bébés avec une plus grosse tête de passer, ou bien que les enfants puissent naître encore plus immatures qu'aujourd'hui. Le bébé humain est le plus immature de tous les bébés de mammifères. Le cerveau de nos nouveau-nés continue sa maturation après la naissance. Mais en supposant que les modifications génétiques requises apparaissent chez un individu, encore faudrait-il que les conditions existent pour permettre à sa descendance de perpétuer cet avantage et d'émerger au-dessus des autres. Je n'en vois pas la possibilité, sauf au prix d'une extinction quasi totale de l'humanité d'aujourd'hui, dans des conditions qui ne pourraient être qu'apocalyptiques.

Dans la conclusion de votre livre, vous mettez en avant l'Amour dans le message de Jésus. Message d'espoir ?
Certainement. Aux générations futures, je dis : nous sommes responsables du gâchis d'aujourd'hui. Nous avons continué à nous reproduire envers et contre tout, à envahir la totalité de la planète, à utiliser nos moyens intellectuels pour dominer de plus en plus le monde sans tenir compte des conséquences. Nous vidons les océans de poissons. Nous polluons l'environnement ; nous détruisons les forêts ; nous menaçons la biodiversité ; nous créons des villes inhumaines où plus de 20 millions d'habitants cohabitent dans des conditions qui créent de plus en plus de conflits. Nous avons fait tout cela avec ce cerveau et sans tenir compte des conséquences. Nous nous sommes abandonnés à la sélection naturelle. Et pour en sortir, il faut agir contre celle-ci. Si vous ne faites rien, vous êtes condamnés. Mais vous pouvez faire quelque chose. La sélection naturelle vous a donné, à vous et uniquement à vous, le moyen d'agir contre elle. Profitez-en. Et comme éducateur, je recommande Jésus, le sage et le philosophe, à ne pas confondre avec le Jésus mythique défendu par la religion chrétienne.

Cela explique que vous n'êtes pas croyant ?

Je ne suis pas croyant dans la mesure où cela implique d'accepter des affirmations - et aussi des négations - qui ne sont pas démontrées. Je ne partage donc pas les croyances et les espoirs dans une vie future qui animent un grand nombre de personnes.

La planète compte depuis cette semaine 7 milliards d'habitants. Faut-il s'en effrayer et réagir ?

Il faut en même temps s'en effrayer et réagir. Comme je le souligne dans ma Génétique du péché originel, toutes les menaces qui pèsent sur l'avenir de l'humanité sont, directement ou indirectement, la conséquence de l'expansion démesurée de la population, l'illustration peut-être la plus accablante des méfaits de la sélection naturelle livrée à elle-même. Comme l'a déjà dit Malthus il y a plus de 200 ans, il y a deux solutions : éliminer l'excès ou l'empêcher de naître. Les guerres du passé se sont chargées en partie de la première solution, mais celle-ci n'est évidemment pas recommandable en tant que mesure sociale. Reste la seconde, qui doit être, sinon imposée, du moins encouragée par tous les moyens. Notre avenir en dépend.

Vous épinglez les hommes politiques belges qui s'épuisent dans des querelles qui ne peuvent paraître que futiles. Etes-vous particulièrement affligé par la crise politique que nous connaissons ?

Je trouve cela triste, mais anodin en comparaison de ce qui se passe dans notre monde surpeuplé, divisé par des désaccords autrement graves. Ce qui me préoccupe, c'est la montée des nationalismes, des fondamentalismes, des sectarismes, des intégrismes, des fanatismes, quel que soit leur objet, ainsi que les conflits souvent meurtriers qu'ils génèrent. C'est ici que le message de Jésus s'avère d'une actualité particulièrement brûlante.

De Jésus à Jésus en passant par Darwin, éd. Odile Jacob, 92 p.

Christian de Duve en 6 Dates

2 octobre 1917 Naissance à Thames-Ditton, en Angleterre. 1941 Diplôme de médecine de l'UCL, diplôme de chimie en 1946. 1960 Lauréat du prix Francqui. 1974 Prix Nobel de physiologie ou de médecine, en compagnie d'Albert Claude et de George Emil Palade, pour sa découverte des lysosomes et des peroxysomes. 2002 Publie A l'écoute du vivant (Odile Jacob) 2009 Génétique du péché originel : le poids du passé sur l'avenir de la vie (Odile Jacob).

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