Thierry Fiorilli
Thierry Fiorilli
Rédacteur en chef du Vif/L'Express
Opinion

25/05/12 à 09:09 - Mise à jour à 09:09

Le père, le président et l'alarme

Occuper tout l'espace, tout le temps, et puis disparaître des radars. Et être réduit à un pense-bête. La vie, hein.

Ça se passe dans un tram, début de soirée. Il y a, quoi ?, dix-douze voyageurs. A part la voix féminine du haut-parleur, qui annonce les arrêts, on n'entend presque rien, à l'intérieur. Un peu aussi la musique qui sort des écouteurs d'un gars, mais, avec la chaleur, lourde, ça fait comme le tz tz tz des grillons, donc c'est plutôt bien. On peut contempler, mollement, la ville qui défile, comme on regarde parfois sa propre existence s'étirer.

C'est là qu'une sonnerie, une sorte de glas, un tidili aigrelet, mais très fort, surtout vu le calme autour - TIDILI donc -, fait sursauter tout le monde (et le coeur avec). Une dame, bien mise, appuie précipitamment sur son téléphone, comme on met la main devant la bouche de quelqu'un, pour qu'il arrête de hurler. Alors, elle dit à sa fille, dans les 5 ans : "C'est l'heure d'appeler ton père." Et elle pianote sur les touches. Puis donne l'appareil à la petite. Et après dix secondes, on entend : "Papa, c'est moi !" Et puis une discussion de quatre minutes. Et "au revoir, papa". Et la petite coupe la communication. Et elle rend le téléphone à sa mère. Qui le glisse dans son sac. Et le trajet continue, le silence et les tz tz tz de retour pour occuper tout l'espace.

Presque tout. Parce que l'ombre de ce père semble être assise sur tous les sièges libres. Et on pense : "Le pauvre type ! Il faut une alarme pour qu'on n'oublie pas de l'appeler ! On est réduit, un jour, à une saloperie de rappel téléphonique ! Après avoir été omniprésent, indispensable, prioritaire au point qu'il fallait des pense-bêtes pour tout le reste, pour tous les autres. TIDILI ! Sinon, vide absolu !"

Alors, au fil des rails, on songe à d'autres, des célèbres. Des qui étaient présidents. Nos 1. Qui faisaient partie de nous, qu'on les adore ou qu'on les raille, parce qu'ils étaient là tout le temps, très longtemps. Bush, Berlusconi, Chirac, Blair, Kohl, Schröder, Gonzalez... Ils font quoi, de leur vie, maintenant qu'ils sont HS ? Et Sarkozy, évidemment ? C'est quoi, son quotidien, désormais ? Il se lève à 11 heures, il lange Giulia, il cuisine, il conduit, il aspire, Carla est contente qu'il soit là, il a changé de numéro, de messagerie, qui l'appelle, pour dire quoi, il lit enfin un roman, il paie au resto, ça lui manque de ne plus pouvoir sauter sur tout, partout, n'importe quand, il a du temps pour voir les vieux amis, pour boire un verre, il pense à quoi, à qui ?

Et quand se sera-t-il estompé, au point que, peut-être, si on juge nécessaire d'y penser, encore, des fois, entre les coups, il nous faudra activer l'alarme ? Et à quelle heure ?

Arrivé au terminus, on descend du tram. Sans aucune réponse. Juste, dans les oreilles, et jusqu'au fond de l'âme, avec mille échos, cette alarme qui ressemble à un ricanement.

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