Paul Jorion
Opinion

16/03/12 à 10:08 - Mise à jour à 10:08

Le nombre des billets de banque

Pourquoi le fait d'avoir renfloué le secteur bancaire européen ne constitue que la solution du désespoir.

On considère à juste titre que le livre où débute une réflexion moderne sur l'économie, est l'Enquête sur la richesse des nations, publiée en 1776 par le philosophe écossais Adam Smith, connu jusque-là pour sa Théorie des sentiments moraux, parue dix-sept ans plus tôt.

Une véritable "science" économique n'existe donc que depuis un peu moins de deux siècles et demi. Comme l'a cruellement mis en évidence la crise qui a éclaté en 2007 et dont les épisodes successifs font sombrer toujours davantage le navire de l'économie mondiale, les découvertes incontestables de cette "science" économique sont rares. Si elles avaient été plus nombreuses, il aurait été plus facile pour les économistes de prévoir cette crise et, une fois que nous y étions engouffrés, de nous expliquer ce qu'il faudrait faire pour en sortir. Or, comme chacun le sait, on n'entendit sur les deux sujets - avant et pendant la crise - qu'un long et pesant silence.

Une découverte faite par David Ricardo dans son rapport de 1810 sur "le prix élevé des lingots" constitue l'une de rares certitudes de la "science" économique. Pour situer rapidement Ricardo au sein de celle-ci, disons que la moitié au moins de ce qu'on trouve chez Karl Marx se trouve déjà chez Ricardo et que la moitié au moins de ce qu'on trouve chez celui-ci se trouve déjà chez son prédécesseur Adam Smith.

Ricardo a découvert que pour maintenir la stabilité des prix dans la zone économique correspondant à une monnaie, sa banque centrale doit réguler le volume de celle-ci en fonction des fluctuations de la richesse nationale : si de la richesse est créée, de la monnaie nouvelle doit être mise en circulation pour un montant équivalent ; si de la richesse disparaît au contraire, de la monnaie doit être retirée d'un même montant. Si l'on imprime trop de billets sans "équivalent-richesse", les prix grimpent - c'est l'inflation ; si l'on n'en imprime pas assez, les prix baissent - c'est la déflation. L'une et l'autre sont mauvaises : si les prix augmentent, il faut que les salaires suivent et leur hausse se reflétera dans le prix des produits : on s'engage dans une "spirale inflationniste" qui peut déboucher sur de l'hyperinflation, comme celle qui tua l'assignat pendant la Révolution française, ou celle qui ravagea l'Allemagne dans les années 1921 à 1924, époque où il fallut remplir une brouette de billets de banque pour acheter du pain au coin de la rue. Dans le cas inverse de la déflation, comme les prix baissent, tout sera moins cher demain et chacun attend encore avant d'acheter, du coup, l'économie s'arrête brutalement.

Je parle de tout cela pour une raison précise : depuis 2008, nos banquiers centraux agissent comme s'ils n'avaient jamais entendu parler du principe de "réglementation de l'émission de monnaie" de Ricardo, l'un des rares acquis pourtant de la réflexion économique.

Les Etats-Unis ont pris l'initiative en 2008 avec un QE1, suivi d'un QE2 en 2010. "QE", c'est pour "quantitative easing", ce qui se traduit par "assouplissement quantitatif", terme moins inquiétant que "planche à billets", l'expression utilisée pour décrire ce qu'il ne faudrait jamais faire : imprimer de la monnaie non pas parce que de la richesse a été créée, mais simplement parce qu'on ne peut pas faire autrement : parce qu'un trou financier s'est creusé et qu'on s'efforce de le combler en y déversant des tombereaux d'argent.

En septembre 2008, la crise atteint son paroxysme à la suite de la faillite de la banque d'investissement américaine Lehman Brothers, et un total de 1 "trillion" de dollars est déversé sur le système financier. Un "trillion", c'est 1 000 milliards de dollars. On n'avait jamais eu l'occasion de mentionner des sommes d'un tel ordre, et on espérait ne plus jamais devoir le faire.

En décembre 2011, la Banque centrale européenne prête aux banques, pour trois ans, 489,2 milliards d'euros en vue simplement de les remettre à flot. Le mois dernier, la BCE a prêté 529,5 milliards d'euros supplémentaires. Le total se monte à 1 018,7 milliards d'euros et le "trillion" de dollars nécessaire pour stopper l'hémorragie engendrée en 2008 par la chute de Lehman Brothers a donc été enfoncé.

On n'avait pas le choix, paraît-il : le secteur bancaire européen était insolvable dans son ensemble : les banques devaient plus d'argent qu'elles n'en avaient. Pourtant, on le sait depuis 1810 grâce à Ricardo, la planche à billets, c'est la solution du désespoir. Si on y recourt, le système monétaire se dérègle en peu de temps, jusqu'à devenir ingouvernable. Nous sommes prévenus.

Paul Jorion, anthropologue-économiste et blogueur.

Nos partenaires