Paul Jorion
Opinion

16/04/12 à 10:25 - Mise à jour à 10:25

Le jour où l'on voulut moraliser la finance

Le 23 octobre 2008, c'est le jour où l'on a voulu moraliser la finance. Le projet a suscité l'enthousiasme. Il est même devenu si populaire qu'on imagine depuis que l'idée est une idée ancienne et qu'on a "toujours" voulu moraliser la finance.

Or ce n'était pas le cas, l'idée était neuve : avant, on pensait autrement. L'idée était dans l'air cependant. Un peu moins d'un mois auparavant, le 25 septembre, M. Sarkozy, président de la République Française, avait prononcé le discours de Toulon, où il disait ceci :

"La crise actuelle doit nous inciter à refonder le capitalisme, le refonder sur une éthique, celle de l'effort et celle du travail. [...] L'autorégulation pour régler tous les problèmes, c'est fini. Le laisser-faire, c'est fini. Le marché tout-puissant qui a toujours raison, c'est fini. [...] Si l'on veut reconstruire un système financier viable, la moralisation du capitalisme financier est une priorité."

Si je retiens plutôt la date du 23 octobre, c'est que, ce jour-là, une commission du Congrès interrogea assez rudement pendant quatre heures Alan Greenspan, président de 1987 à 2006 de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à propos de la "main invisible" évoquée en son temps par le philosophe écossais Adam Smith (1723 - 1790), une main invisible guidant l'économie vers le plus grand bien-être de la communauté dans son ensemble, et résultant des actions égoïstes des hommes et des femmes dont les actes combinés constituent l'activité économique.

Dans son fameux ouvrage intitulé La Richesse des nations (1776) Adam Smith écrivait ceci : "Ce n'est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière et du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu'ils apportent à leurs intérêts. Nous ne nous adressons pas à leur humanité, mais à leur égoïsme ; et ce n'est jamais de nos besoins que nous leur parlons, c'est toujours de leur avantage."

L'ÉGOÏSME ET LA PORTE DE SORTIE
Quel rapport entre la moralisation de la finance et la main invisible d'Adam Smith ? Eh bien, le rapport est très simple : en cet automne de l'année 2008, la première est appelée à remplacer la seconde. La moralisation de la finance est invoquée comme le moyen d'empêcher les catastrophes financières - comme celle qui vient alors d'avoir lieu à la suite de la faillite de la banque d'affaires Lehman Brothers - parce que la main invisible d'Adam Smith a échoué à le faire (1).

Parce que depuis l'époque d'Adam Smith, on y a cru, à la main invisible : on a cru que "les vices privés font les bénéfices publics", comme disait Bernard Mandeville (1670 - 1733), un prédécesseur hollandais du philosophe écossais. Avant eux, on pensait comme on pense à nouveau depuis le 23 octobre 2008 : que, pour moraliser la finance, il faut que les financiers adoptent un comportement moral.

Comme son prédécesseur Galilée, Alan Greenspan finira par abjurer sa foi. Le congressman Henry Waxman l'accuse : "Vous étiez sans aucun doute l'avocat le plus éloquent de la dérégulation. Vous avez été un partisan convaincu du laisser-faire envers les marchés dont vous attendiez qu'ils se régulent eux-mêmes. [...] La question que je vous adresse est très simple : "Vous êtes-vous trompé ?"" Et Greenspan de lui répondre alors, et dans le style qui lui est habituel : "J'ai dû constater une erreur dans le modèle qui me semblait être la structure fonctionnelle essentielle définissant la manière dont opère le monde."

On apprendrait en 2010 qu'au plus fort de la crise la firme Goldman Sachs avait, avec l'aide de hedge funds, créé des titres financiers constitués de prêts subprime, conçus pour être délibérément de la pire qualité possible, pour pouvoir parier sur leur toxicité, tandis que les clients de la firme étaient encouragés à parier, eux, sur leur bonne santé. La stratégie contribuait bien entendu à précipiter l'effondrement du système financier tout entier. Cela confirmait, sans grande surprise, que quand les choses vont mal, le comportement égoïste peut consister à se précipiter vers la porte de sortie, en piquant même au passage le portefeuille de ceux qui se font piétiner.

Certains, par leur attitude en 2008, avaient donné tort à Alan Greenspan, et à la malheureuse main invisible d'Adam Smith. Du coup, le seul choix qui nous reste, c'est de moraliser la finance !

(1) C'est Michèle Leclerc-Olive qui a attiré l'attention sur le renversement qui a lieu alors, sur le fait que l'on s'est mis à parler de "moraliser la finance", alors que l'on supposait jusque-là que la finance s'autorégulait.
Paul Jorion, anthropologue-économiste et blogueur.

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