Christine Laurent
Christine Laurent
Rédactrice en chef du Vif/L'Express
Opinion

25/05/10 à 10:48 - Mise à jour à 10:48

Le grand cafouillage

L'Europe est en crise. Sa monnaie unique a du mal à encaisser le coup des soubresauts en Grèce. Il faut réagir, mais s'attaquer aux vraies causes des problèmes.

Le grand cafouillage

Par Christine LAURENT

On voudrait croire à un mauvais rêve. Dont on sortirait groggy, certes, mais qui se dissiperait très vite, s'évanouirait miraculeusement. On voudrait croire, aussi, que le tsunami qui a déferlé sur le monde économique en septembre 2008 s'estompait et que l'on pouvait se tourner avec confiance vers l'avenir.

Et puis est arrivée la menace grecque qui a fait à nouveau trembler l'édifice européen du nord au sud, d'est en ouest. Elle a fondu sur nous comme un orage d'été, foudroyant, un véritable cataclysme qui s'est infiltré jusqu'au coeur même des Etats. L'envers noir du décor: prédictions alarmantes jetées en vrac, dettes publiques menaçantes, vulnérabilité... autant de boursouflures au tableau idyllique que se faisaient les citoyens de la Vieille Europe.

Nous avions donc tout faux! Notre euro si solide, si fort, si résistant, comme le Deutsche Mark autrefois, du pipeau! Un beau panorama brutalement éteint.

"Tous ruinés dans dix ans?", s'interroge, apocalyptique, Jacques Attali dans son dernier livre (éd. Fayard). Histoire de nous plomber encore plus le moral ou de secouer notre torpeur et de nous obliger à réagir? De fait, pour les investisseurs, la zone euro est désormais celle de tous les dangers. La débâcle grecque à peine annoncée (et malgré le fait qu'Athènes avait reconnu la manipulation de ses comptes), les agences de notation se pressaient d'abaisser les notes de crédit des pays du sud de l'Europe, acculant leurs gouvernements dans une impasse inquiétante.

Tergiversations, marchandages, blocages, la cacophonie qui filtre, depuis plusieurs jours, des négociations entre les 16 pays de la zone pour colmater les brèches est assourdissante. Stop à la spéculation, avancent-ils, confondant ainsi symptômes et causes. "La fièvre du patient est en train de grimper et, plutôt que de traiter la maladie, ils préfèrent casser le thermomètre", accusent plusieurs financiers. Et les spécialistes, affolés, de prêcher pour la création d'urgence d'un fonds monétaire européen, pour la mise en place d'une politique budgétaire commune et d'une vraie solidarité entre les Etats. Avoir le courage d'aller plus loin, expliquent-ils dans une unanimité touchante. Qui s'y opposerait?

S'attaquer à la racine du mal? Il le faut! Depuis plus de trente ans, nous vivons au-dessus de nos moyens. Ce n'est pas un scoop, encore moins un secret de Polichinelle. Et certainement pas pour les banques qui en vivaient grassement. Mais aujourd'hui, le ton a changé. Trop fragile l'euro, pointent-ils tous, et pour longtemps. Une cure d'austérité s'impose! Les financiers ont déjà posé leur regard ailleurs: Etats-Unis, pays émergents, là où les investissements s'annoncent nettement plus séduisants. L'Europe, elle, est priée de se serrer la ceinture, de restructurer ses dettes publiques et de se doter des outils nécessaires pour survivre. Au risque d'une récession? D'une aggravation du chômage? D'une diminution des salaires, des retraites? D'une révolte sociale? Au détriment de l'indispensable croissance qui seule, à terme, peut nous sortir de ce bourbier?

L'Europe n'avance qu'avec les crises, on le sait bien. Et l'union fait la force. Oui, mais pour quelles politiques, quelles stratégies, ces indispensables sacrifices? Celles dictées par un capitalisme libéral pur et dur? Ou celles qui privilégient la croissance, même modérée, et l'intérêt des citoyens? Après cette crise, plus rien ne sera comme avant, dit-on. Oui, mais avec pour seul espoir qu'elle accouche d'un modèle économique novateur, plus responsable, plus solidaire, plus créatif et plus audacieux.

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