Rik Van Cauwelaert
Rik Van Cauwelaert
Directeur de Knack
Opinion

25/06/10 à 10:40 - Mise à jour à 10:40

La sincérité comme stratagème

Le pape Alexandre III, dans Becket, de Jean Anouilh, soupire que des gens honnêtes comme Thomas Becket le déconcertent. Mais son confident, le cardinal Zambelli, lui explique que la sincérité se révèle parfois payante :

RIK VAN CAUWELAERT, Directeur de Knack.

"La sincérité est un calcul comme un autre, Très Saint-Père, explique le cardinal Zambelli. Il suffit d'être bien pénétré de ce principe et la sincérité ne gêne plus. Dans certaines négociations très difficiles, quand on piétine et que la manoeuvre ne rend plus, il m'arrive même de m'en servir à l'occasion. Mon adversaire tombe généralement dans le panneau ; il m'imagine un plan extrêmement subtil, fait fausse route et se trouve pris. L'écueil, évidemment, c'est si votre adversaire se met à être sincère en même temps que vous. Le jeu se trouve alors terriblement embrouillé."

La sincérité est une vertu qui fleurit rarement à la table des négociations gouvernementales. Les coteries politiques y veillent surtout à défendre leurs intérêts, tout en enrobant leurs manoeuvres par de grandes réflexions sur l'intérêt général. Or toute négociation, si ardue soit-elle, a des chances d'aboutir si les parties en présence expriment ouvertement leurs objectifs.

A cet égard, il est de bon ton de comparer, ces jours-ci, Bart De Wever, qui est prêt à faire entrer les nationalistes flamands de la N-VA au gouvernement fédéral, à Hugo Schiltz, qui, en son temps, s'y était résolu avec la Volksunie, à ses dépens et pour le malheur de son parti. En 1974, un an après avoir pris la direction de la VU, Schiltz s'est déjà efforcé de concrétiser ce grand rêve. Or, par deux fois, il est tombé dans le piège que les chrétiens-démocrates lui avaient tendu.

Car, après avoir atteint son sommet électoral en 1971 (22 députés), la VU était devenue une menace pour le CVP. La première tentative de Schiltz a finalement échouéà cause du veto du leader du Rassemblement wallon, François Perin. Malgré cette débâcle, Schiltz n'était pas sur le qui-vive quand il a entamé une seconde tentative en négociant le pacte d'Egmont. Un épisode qui a failli tourner au drame personnel. Des amis intimes l'ont certes aidéà surmonter ce traumatisme et à jouer de nouveau un rôle politique. Mais le mal était fait : le déclin de la VU était inéluctable. Quand Schiltz s'est lancé dans ces tentatives, il faisait partie de l'establishment politique. Il en est devenu trop téméraire et s'est éloigné peu à peu de ses troupes.

La comparaison entre Bart De Wever et Hugo Schiltz ne tient pas debout. De Wever ne fait pas (encore) partie de l'establishment politique. Comme républicain, il n'a même pas attendu le signal du Palais pour commencer sa ronde d'informateur. Il n'est pas gêné non plus par un mouvement flamand structuré qui lui dicte ses exigences. Et il est en parfaite connivence avec le courant conservateur de sa base électorale. En plus, la N-VA a obtenu un score qui était inaccessible à la VU. D'un seul coup, la N-VA est devenue le parti populaire auquel l'Open VLD prétendait. Cela permet à De Wever de s'écarter des chemins du passé et des positions flamandes, généralement défensives.

Les hautes espérances que les électeurs ont mises dans le PS d'Elio Di Rupo et la N-VA de Bart De Wever réclament plus que jamais des changements de fond. Même le socialiste Francis Gomez, du syndicat liégeois des métallos, évoque la possibilité de tout scinder dans ce pays, à l'exception de la sécurité sociale. Une chance historique, dit-il.

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