Bart Maddens
Bart Maddens
Politologue à la KULeuven et proche du mouvement flamand
Opinion

01/07/11 à 09:55 - Mise à jour à 09:55

La révolution copernicienne

L'ÉPISODE DE LA SÉRIE BD BOB ET BOBETTE EST FORT CONNU : JÉRÔME FRAPPE durement un rocher, mais il ne se passe rien.

Bart Maddens, professeur à la KU Leuven

"La pierre ne réalise pas ce que lui est advenu", dit Jérôme à ses amis ébahis. Et puis, à l'image suivante, le bloc se désagrège en mille morceaux. C'est ce qui s'est passé le 13 juin 2010. Les partis séparatistes recueillaient presque la moitié des voix en Flandre. Les électeurs flamands avaient asséné un uppercut mortel au système belge. Mais celui-ci met du temps à s'en rendre compte. L'ordre établi s'acharne à faire accorder la nouvelle réalité aux vieilles structures du régime politique belge et de la pacification. Il préfère le traître confort des illusions et fait comme si de ne rien n'était. Comme si ces élections avaient été normales, ayant produit un résultat normal devant aboutir à un dénouement normal.

Dans le passé, en effet, les partis traditionnels en Flandre, même si, pendant la campagne électorale, ils s'étaient donné un profil flamingant radical, en venaient finalement à privilégier les intérêts supérieurs de la Belgique. Jusqu'à présent, le régime belge a toujours été un aimant attirant irrésistiblement les hommes d'Etat flamands. Quelque attachés à la cause flamande qu'aient été des hommes politiques comme Martens, Verhofstadt et Leterme, à chaque fois, ils ont fini par succomber aux sirènes belges.

Or, pour la première fois, les électeurs flamands ont porté au pouvoir un homme politique parfaitement insensible à la force aspiratrice belge. Cela change tout. L'ère des réformes de l'Etat classiques est close pour de bon. Les partis traditionnels en Flandre ont une peur bleue de petits tours de bricolage institutionnel sans le fiat de la N-VA. Ils craignent à raison que les électeurs, impitoyables, leur présenteront la note au prochain scrutin. La N-VA sait comme nulle autre qu'un compromis communautaire classique inaugurera un long calvaire. Car aussi longtemps que les francophones se disent "demandeurs de rien", le risque est grand qu'il faudra négocier deux fois : d'abord sur l'accord et ensuite sur sa mise en oeuvre.

Si un pacte avait été conclu à l'été de l'année passée, notre situation politique aurait-elle été plus stable ? Evidemment, non. Au contraire, nous nous traînerions de crise politique en crise politique : chamailleries sans fin à propos des petits caractères des projets de loi portant sur la réforme de l'Etat, tergiversations au sujet des arrêtés d'exécution, etc. Nous vivrions de nouveau le cauchemar du pacte d'Egmont (1977-1978) ou de la "troisième phase" (1989-1991). Si bizarre que cela puisse paraître, la politique se serait trouvée dans des eaux plus agitées qu'aujourd'hui, sans accord et sans gouvernement.

Il y a tout lieu de nous féliciter que, l'année passée, la énième réforme de l'Etat a échoué. Ne fût-ce que parce que le contexte actuel nous offre l'occasion de quitter les sentiers usuels tortueux. Le vide du pouvoir fédéral peut être comblé sans problème par les entités fédérées. Déjà au sein du gouvernement flamand, les partis pourraient se mettre d'accord sur les propositions qu'ils approuveront et sur celles qu'ils rejetteront au fédéral. Les ministres démissionnaires fédéraux deviendraient ainsi des marionnettes aux mains du gouvernement flamand et donc, indirectement, du parlement flamand. La révolution copernicienne serait accomplie.

Mais que les francophones se rassurent : les partis flamands manquent encore de culot pour passer aux actes !



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