La dernière interview de Wilfried Martens: "Je suis pour une République... sauf en Belgique"

10/10/13 à 08:31 - Mise à jour à 08:31

Source: Le Vif

L'ancien Premier ministre, décédé dans la nuit de mercredi à jeudi, avait accordé mi-juillet un long entretien au Vif/L'Express. Son dernier. Wilfried Martens y fustigeait les nationalistes, qui risquent de mener le pays "vers le chaos". "Je ne suis pas moins Flamand que De Wever !" clamait-il, en saluant la sixième réforme de l'Etat. Comme président du Parti populaire européen, il regrettait que le moteur franco-allemand ne fonctionne plus en Europe. Mais à 77 ans passés, émacié, marqué par une lourde opération en début d'année, il songeait à se retirer pour se reposer auprès de son épouse, l'ancienne ministre Miet Smet. Et quand il saluait le départ "humain" d'Albert II, on sentait qu'il songeait aussi à lui.

La dernière interview de Wilfried Martens: "Je suis pour une République... sauf en Belgique"

© Belga

Le Vif/L'Express : Quel avenir voyez-vous pour la Belgique ?

On m'a récemment demandé de parler, à Bruges, de l'avenir du mouvement flamand, à l'invitation du Comité 11 juillet. J'ai dit que son action était aujourd'hui pratiquement accomplie, depuis les lois linguistiques jusqu'aux réformes de l'Etat. Je ne suis pas moins flamand que Bart De Wever ! En tant que président des Jeunes CVP et au sein du mouvement flamand, dans les années 1960 et 1970, j'ai voyagé des années en Flandre en train, en tram, en bus, dans chaque commune, pour parler de mon projet pour la Région. J'ai poussé mon parti vers le concept de fédéralisme en 1972 : l'autonomie où cela est possible, une gestion centrale forte là où c'est nécessaire. Mais j'ai choisi une voie totalement différente de la N-VA, celle de la loyauté vis-à-vis de notre pays. L'actuel président du CD&V, Wouter Beke, s'est inscrit dans cette logique avec la sixième réforme de l'Etat, dont il fut un des grands initiateurs.

Que pensez-vous de cette réforme ?

Il faut absolument la voter et la mettre en application. Jean-Luc Dehaene disait toujours que l'on ne gère les problèmes que quand ils se posent. Je suis un grand partisan de ce que j'ai toujours nommé l'aboutissement de la réforme de l'Etat. Il existe un grand potentiel pour y arriver dans cette réforme, qui va très loin. Le problème pour un parti du "centre courageux" comme le CD&V, c'est naturellement de convaincre l'opinion publique.

Ce ne sera pas simple de "vendre" cette réforme.

Qui lit encore ? Et qui comprend la complexité de ces réformes de l'Etat ? C'est évidemment plus facile avec des slogans populistes... Le travailleur flamand doit payer pour les Wallons : point final. Il faut avoir des personnalités ayant un profil de leader face à De Wever. Kris Peeters s'impose naturellement, mais c'est un tout autre profil. Si cette réforme devait échouer, ce serait catastrophique et il ne resterait plus qu'à recourir à l'article 35 de la Constitution. On ferait un pas définitif en déterminant une liste exclusive de compétences pour le fédéral. On réformerait une dernière fois l'Etat, puis plus jamais.

La N-VA prépare le confédéralisme...

Cela n'a pas de sens. La N-VA est un parti séparatiste et camoufle cela avec cette notion de confédéralisme pour ne pas heurter ses nouveaux électeurs qui ne sont pas séparatistes mais qui ont voté N-VA pour son conservatisme. Mais il faut sans cesse rappeler que l'indépendance de la Flandre reste le premier point du programme de ce parti. Cela dit, mon parti avait aussi adopté cette notion de confédéralisme, au congrès de Courtrai en 2001 sous la présidence de Stefaan De Clerck. Wouter Beke était président de la commission ayant préparé la résolution. Beaucoup de personnalités importantes comme Herman Van Rompuy, Jean-Luc Dehaene ou Yves Leterme avaient des doutes sur cette nouvelle voie. Certains partisans du confédéralisme spéculent sur le fait que les Wallons sont paresseux, qu'ils ne travaillent pas, qu'il faut sans cesse payer pour eux... C'est indigne. En outre, tout le monde sait que si l'on déclare l'indépendance, on condamne les Flamands de Bruxelles, on pose un problème aux 250 000 Flamands qui y travaillent chaque jour, on rend l'accès à l'Europe bien plus difficile... Cela aurait des conséquences désastreuses pour les Flamands.

La N-VA serait prête à aller jusque-là ?

S'ils peuvent bloquer le pays après les élections de l'an prochain, ils le feront...

C'est irresponsable, selon vous ?

Totalement ! Cela créerait un vrai chaos. Un pays ne peut continuer à exister que s'il y a au moins un parlement fédéral élu directement et, certainement dans l'Union européenne, s'il y a de la solidarité. Chez nous, elle se trouve dans la sécurité sociale. Si on retire ça, le pays n'existe plus ! En plus, dans le cas aléatoire où la Flandre devient indépendante, la Belgique continuerait à exister ! Je vois ce que les francophones préparent : s'ils sont confrontés à cela, ils vont perpétuer la Belgique avec la Wallonie et Bruxelles. Avec un Roi. Et avec le maintien des institutions européennes et internationales à Bruxelles. Franchement, quelle perspective pour les Flamands ! Nous ne sommes pas l'Irlande quand même...

Que pensez-vous de De Wever ?

Je n'ai jamais eu l'occasion de parler avec lui, mais je le ferais volontiers. J'ai dit cela un jour dans une interview.

Il vous a répondu ?

Non. Je vous l'ai dit : j'ai choisi une autre voie que lui. Et jusqu'ici, il n'a encore rien réalisé. A Anvers, il est désormais confronté à un certain nombre de problèmes à ce que je vois... Vous savez ce que j'ai dit à l'époque du cartel entre le CD&V et la N-VA ? Ou bien on avait le courage de continuer ensemble et de fusionner, ou bien il éclaterait, ce qui est arrivé. Mais la N-VA n'a jamais eu la volonté de discuter d'une liste exclusive de compétences fédérales préservant la sécurité sociale. C'est tout dire...

2014, ce sera donc un scrutin du quitte ou double ? Soit vous parvenez à convaincre les électeurs, soit on passe à tout autre chose ?

Soit c'est le chaos, je vous l'ai dit. Politiquement, c'est évidemment plus nuancé. La période actuelle est en réalité comparable à celle des années 1980, quand j'étais Premier ministre. Après l'échec des accords d'Egmont, tout le monde disait que ce serait la fin de la Belgique. J'ai formé mon premier gouvernement le 3 avril 1979 après de très longues négociations. Nous avons finalement réussi à négocier une grande réforme de l'Etat, puis la priorité économique s'est rapidement imposée à nous avec la quasi-faillite de Cockerill Sambre ! Nous avons développé un plan d'urgence, refusé par les socialistes. De 1981 à 1987, j'ai gouverné avec les libéraux : nous avons dévalué la monnaie, suspendu le mécanisme d'indexation, mené de profondes réformes structurelles...

Que pensez-vous de l'abdication du roi Albert II ?

Wilfried Martens : Le roi va avoir 80 ans. Il a certainement un grand sens des responsabilités mais il a déclaré qu'il était fatigué et qu'il connaît des problèmes de santé. Nous avons désormais besoin d'une période de calme pour l'accueil du nouveau roi Philippe. C'est très important que la réforme de l'Etat soit votée, que l'on puisse avoir une majorité stable et loyale en Flandre après les élections de 2014. Mais c'est la première fois qu'une succession se déroule ainsi, dans des conditions paisibles, contrairement à ce qui s'était passé pour Léopold III. C'est positif. C'est plus humain aussi.

Faut-il une monarchie protocolaire ?

Je suis pour une République... sauf en Belgique ! Personne, chez nous, ne pourrait reprendre le rôle du roi dans la formation d'un gouvernement. Je cite Louis Tobback (SP.A), mais je le disais déjà longtemps avant lui : si le roi n'existait pas, on aurait dû l'inventer. C'est juste, non ? On ne doit pas avoir un roi protocolaire sur ce point crucial. Personne n'est assez indépendant pour jouer ce rôle-là. Albert II a exercé son rôle de manière formidable pendant vingt ans, il n'y a aucune raison de revoir fondamentalement le rôle de la monarchie.

Que pensez-vous de Philippe ?

J'ai toujours eu de bonnes relations avec lui, je l'ai rencontré il y a des années, quand j'étais Premier ministre, pour lui expliquer la façon dont fonctionne notre système politique. C'est un autre caractère que son père, il ressemble bien plus à son oncle Baudouin en ce qui concerne ses convictions. Mais Albert a joué un rôle fondamental pour trouver des solutions lors de la longue crise politique après les élections de 2010 et ce sera aussi le rôle que devra jouer Philippe. Il a l'intelligence et la volonté pour cela.

A 77 ans, vous êtes toujours politiquement actif, à la présidence du Parti populaire européen.

C'est mon dernier mandat. J'avais été élu pour la première fois en 1990, vous imaginez... Mon dernier défi majeur, ce seront les élections européennes de l'an prochain. J'ai élargi largement le parti et nous avons gagné les élections pendant quinze ans. Certains ont critiqué cet élargissement en affirmant qu'il n'avait été motivé que par des raisons pragmatiques. Mais non ! J'ai développé les trois piliers sur lesquels repose notre conviction. Tout d'abord, sur la base de notre conception personnaliste, nous reconnaissons la force de chaque individu et sa capacité à se développer. Ensuite, nous voulons une Europe fédérale. C'est parfois difficilement perçu par certains de nos nouveaux adhérents, mais nous le maintenons. Le troisième pilier, c'est l'économie sociale de marché. Ce n'est donc pas une coalition de partis, c'est un parti qui repose sur des valeurs communes fortes.

Mais l'Europe est en crise identitaire. Vous plaidez depuis longtemps pour un New Deal...

Oui, il faut investir dans l'enseignement, la recherche... Le récent plan pour l'emploi des jeunes décidé par la Commission européenne est certes limité - huit milliards d'euros - mais c'est un signe positif pour faire face à ce drame que l'on vit dans l'Union européenne. Le problème de l'Union, c'est qu'elle n'a plus de moteur. La France et l'Allemagne jouaient ce rôle, mais cela ne fonctionne plus aussi bien. A l'époque de Giscard et d'Helmut Schmidt, mais aussi et surtout de Mitterrand, Kohl et Jacques Delors, ce rôle était fort. Sarkozy et Merkel ont essayé mais le président français voulait organiser des conseils européens ce qui n'est pas suffisant, il faut aussi une Commission forte. Aujourd'hui, la France doit absolument rétablir sa force concurrentielle. C'est le défi pour relancer ce moteur. Pour le maintien de l'euro, c'est crucial.

Qui sera votre candidat à la présidence de la Commission ?

Nous ne le ferons connaître qu'au début mars. La grande difficulté, c'est que si l'on veut mettre en avant un Premier ministre ou un ministre en exercice, on risque de lui poser de sérieuses difficultés s'il perd. C'est ce qui est arrivé à Jan Peter Balkenende aux Pays-Bas, cela lui a coûté les élections. En 2004, j'avais fait la tournée de tous nos premiers ministres et seul José Manuel Barroso avait accepté.

Votre mandat se termine...

... en octobre 2015.

Vous pourriez vous retirer anticipativement ?

(Son épouse, l'ancienne ministre Miet Smet, clame : "Oui, pour être plus souvent auprès de sa femme.") Je me prononcerai après les élections. Le plus important sera de me trouver un successeur. J'ai besoin de temps pour moi et pour ma famille. J'ai subi une lourde opération au début de l'année, cela va beaucoup mieux mais j'aspire au calme. Pour pouvoir lire tant de livres en retard et recommencer à écrire, aussi, un mélange de fiction et de réalité. Au départ de ce monde dans lequel je suis actif depuis soixante ans.

Ce sera difficile pour vous d'arrêter ?

Non, vraiment pas.

Olivier Mouton

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