"La culture des islamistes, c'est tabasser les femmes ?"

23/09/13 à 10:44 - Mise à jour à 10:44

Source: Le Vif

La jeune dessinatrice tunisienne Nadia Khiari ne laisse pas indifférent. Elle crève l'écran de Fini de Rire, le documentaire du Belge Olivier Malvoisin, et l'Université de Liège l'élève ce 25 septembre au titre de Docteur honoris causa lors d'une rentrée académique placée sous le signe de la liberté de la presse et de l'information. En brandissant son crayon le 13 janvier 2011, elle prenait Ben Ali au mot, lui qui promettait la liberté d'expression aux Tunisiens en espérant se maintenir au pouvoir. Depuis, 25 000 personnes suivent au jour le jour, sur Facebook et Twitter, les incartades de Willis, son chat impertinent. Et de caricaturer en quelques traits désopilants la religion, la corruption, le manque de dialogue, la violence faite aux femmes, aux artistes, aux intellectuels, aux journalistes. Bref, tout qui ramènerait la Tunisie aux heures sombres de la dictature. Une leçon de courage.

"La culture des islamistes, c'est tabasser les femmes ?"

© Reporters

Le Vif/L'Express : Le dessin de presse peut être un bon baromètre de la liberté d'expression d'un pays. Qu'en est-il en Tunisie, deux ans après le "printemps arabe" ?

Si on parle de dessin de presse ou de caricature, il n'y a pas eu de souci pour le moment. Aucun dessinateur n'a été inquiété. Peut-être parce qu'il y a le rire et l'humour : la satire passe un peu mieux que la contestation directe d'artistes, d'intellectuels, de journalistes qui, eux, sont inquiétés tous les jours. Récemment, un journaliste (Zied el-Heni) a encore été arrêté, juste parce qu'il avait critiqué le ministre de la Justice.

Avez-vous l'impression que la situation de la liberté d'expression se dégrade ?

Juste après la révolution, nous avons connu une parenthèse enchantée. On pouvait faire ce qu'on voulait, s'exprimer, peindre, dessiner, taguer, chanter. Puis la situation, effectivement, s'est dégradée. Quand on porte plainte sans arrêt contre des artistes, on essaie de rétablir ce flic dans tête qu'on avait auparavant - la peur.

Quand, à l'occasion de la Fête nationale, vous avez remplacé le croissant du drapeau national par une banane, on vous a traitée de "pire que salafiste"...

De traître à la Nation, etc., etc. On est tous à cran. Les gens sont fatigués, usés, écorchés vifs. C'est compliqué parce qu'on ne voit pas de lendemains. L'Assemblée constituante qui avait signé pour un an n'est plus légitime. "Ils" (NDLR : Ennahda, le mouvement de tendance islamiste, est au pouvoir avec deux formations de gauche, Ettakatol et le Congrès pour la République, ainsi que des indépendants) veulent se maintenir au pouvoir. Le gouvernement ne bouge pas. Il y a eu des assassinats politiques, des meurtres, des attentats terroristes, et ça ne bouge pas ! Il n'y a ni date d'élections, ni Constitution. Il n'y a rien. "Ils" se maintiennent au pouvoir, laissent la colère de la rue s'essouffler et ils restent, ils s'installent, ils s'incrustent.

Y a-t-il une troisième voie entre une solution à l'Egyptienne - un coup d'Etat pour évincer des islamistes démocratiquement élus - et une tyrannie de la majorité islamiste qui conduit à tuer dans l'oeuf la pluralité démocratique ?

La seule issue, c'est le dialogue. Malheureusement, pour l'instant, c'est un dialogue de sourds. Ennahda campe sur ses positions. Rien ne bouge. Ce qui s'est passé en Egypte est totalement idiot dans le sens où c'est un coup d'État, tout simplement. C'est toujours la même dictature militaire en place. En Tunisie, il faut être vigilant.

Y a-t-il une base sociologique suffisamment importante pour construire des contre-pouvoirs dans la société civile ?

Les gens s'organisent de plus en plus. Ils n'ont pas le choix. J'étais à Thala, une ville dans le sud-ouest. Les habitants ont vécu en autonomie depuis la révolution. La police n'est revenue que depuis deux semaines. Les gens sont obligés de s'organiser en communautés parce qu'ils doivent avancer. Là, par exemple, nous allons faire un sit-in en tant que comité de soutien de Jabeur Mejri, l'internaute qui croupit en prison pour avoir publié des caricatures. On a fondé en 2013 le "Mouvement du 13 mars" qui regroupe des blogueurs, des dessinateurs, des artistes, des journalistes, des avocats. Agir en commun, c'est se rendre plus costaud.

Quels seraient les éléments clés qui permettraient de voir fleurir la démocratie en Tunisie ?

Arrêter de répéter exactement le même schéma en vigueur sous Ben Ali. J'entends par là la corruption. On ne lutte pas contre la corruption. Le népotisme et le clientélisme existent toujours. Au niveau économique, c'est un gouffre. On ne parle que de religion alors qu'en Tunisie, on a tous du mal à finir le mois. Les gens ont la dalle et voient qu'ils ne peuvent plus se payer la même chose qu'avant. Cela les met en rogne. Ce qu'il faut, c'est trouver du boulot aux jeunes et pas seulement à ceux qui votent pour Ennahda et prennent leur carte de parti.

Que pensez-vous de la position internationale, tiraillée entre la realpolitik et le droit ou la morale ? La France de Sarkozy, qui soutient Ben Ali au moment où ses propres valeurs emportent ce dernier, en est un bel exemple...

Cela ne m'étonne pas. Auparavant, les Français affirmaient que Ben Ali était un exemple en matière de droits de l'homme, qu'il était un rempart contre les islamistes. Aujourd'hui, c'est pareil : Ennahda est devenu un rempart contre les terroristes. François Hollande est venu faire son discours devant l'Assemblée constituante - un discours bateau où il parlait d'un "islam soluble dans la démocratie". Peu de temps après, le député d'opposition Mohamed Brahmi se faisait assassiner. En France ou ailleurs, il est important de dire à Ennahda : "Non, on n'est pas dupes, ça ne marche pas comme ça." Malheureusement, on n'y est pas encore.

L'an passé, il a été question de modifier l'article 28, qui définit le statut de la femme, et d'y remplacer la notion d'égalité entre les sexes par celle de "complémentarité", induisant un statut subalterne pour les femmes...

C'est dingue. Même dans le brouillon actuel de la Constitution, la femme est égale à l'homme en responsabilité, non en droits ni en devoirs. C'est totalement flou. "Ils" ne veulent pas ratifier la CEDAW (NDLR : la Convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, votée à l'ONU en 1979) ni reconnaître légalement les violences faites aux femmes, disant que ce n'est pas dans leur culture. Mais leur culture : c'est tabasser les femmes ? En Tunisie, nous étions une exception du point de vue du droit des femmes par rapport aux autres pays arabes. Là, aujourd'hui, je me rends compte qu'on veut nous confisquer ça et nous reléguer comme des êtres inférieurs.

Saisir la plume, était-ce aussi une manière de revendiquer ce droit à l'égalité ?

Au début, j'étais anonyme et on me prenait pour un homme ! On me traitait même de misogyne et de macho parce que je me moque aussi des femmes, de nos "tares". Je recevais des messages de nanas qui n'appréciaient pas mon humour. Quand on a appris que j'étais une femme, les femmes étaient très fières et les hommes aussi, parce que mon humour ne correspondait pas aux stéréotypes féminins. Peut-être est-ce parce que je dis beaucoup de grossièretés...

Comment ce chat Willis et l'engagement politique à travers le dessin se sont-ils manifestés ?

Je dessinais déjà le chat auparavant. Cela faisait rire mes amis. Juste après le discours de Ben Ali le 13 janvier 2011, on était en plein couvre-feu, angoissés. J'avais besoin de me défouler, d'exprimer mes angoisses d'une certaine manière. J'ai partagé mes dessins avec les copains et ils ont proliféré. Je continue de dessiner aujourd'hui de façon complètement spontanée. C'est un moyen d'utiliser l'humour... pour ne pas pleurer, peut-être.

Avez-vous peur en prenant la plume ?
Non, je n'ai pas peur. J'ai eu peur lors de l'attaque de l'exposition du Printemps des arts (NDLR : une expo d'art contemporain à Tunis, dévastée par des islamistes en juin 2012), parce qu'on était lâchés par tout le monde. Même le ministère de la Culture avait porté plainte contre l'organisateur de l'exposition. Mais sinon, je vis ma vie comme avant. Je sors pareil, je m'habille pareil. Un des slogans de la révolution était justement "plus jamais peur", parce qu'on a vécu dans la peur pendant vingt-trois ans. On était dans l'autocensure. Il n'y avait plus besoin de nous fliquer, on se fliquait nous-mêmes. Là, ce n'est plus possible. Maintenant qu'on a goûté à la liberté, cela va être très difficile de nous l'ôter, à moins de tous nous mettre en prison. A moins que la Tunisie ne redevienne une prison à ciel ouvert. Comme avant.

La classe politique n'est-elle pas en retard par rapport à la société civile ?

Les partis d'opposition sont engagés, mais ils ne font qu'emboîter le pas aux gens qui se mobilisent tout seuls. C'est dommage : on sent que l'opposition n'est pas assez soudée et ne formule pas encore assez de propositions. Il y a beaucoup d'absentéisme chez les députés de l'opposition à l'Assemblée constituante. Cela m'ulcère : s'ils ne sont même pas là pour voter, c'est perdu d'avance, alors qu'à Ennahda, de ce point de vue, ils sont très scrupuleux. Peut-être reçoivent-ils des fonds plus importants qui viennent de l'étranger, du Qatar ? Ce n'est pas un secret.

Vous parliez d'autocensure, sous Ben Ali. Certains dessinateurs de presse occidentaux s'en disent aussi victimes. Cela vous choque-t-il ?

Oui, parce que leur vie n'est pas en jeu. Non, parce que c'est une censure économique : sinon ils seraient au chômage. Je peux les comprendre. Moi, ici, j'ai un boulot, je suis prof à mi-temps et c'est comme cela que je gagne ma vie. Je travaille en toute liberté pour Siné (NDLR : une des grandes plumes de Charlie Hebdo avant de lancer Siné Mensuel). Je n'ai pas de patron, je peux écrire ce que je veux. Si je bossais pour un journal, je ne travaillerais pas. Parce qu'un morceau de liberté, ce n'est pas la liberté.

Ce qui frappe, quand on vous entend, c'est cette véritable nécessité, cette vitalité à saisir la liberté nouvelle. Quel regard portez-vous sur nos pays où celle-ci semble s'étioler ?

A l'époque de Ben Ali, on n'avait pas accès à tous les journaux ou à tous les sites Internet. Quand j'avais l'occasion de voyager, j'achetais toute la presse, je lisais tout. J'avais une fringale parce que j'avais besoin d'informations. Si on ne connaît pas ça, on est un peu blasé. Les gens sont peut-être aussi un peu résignés. En France, que ce soit à gauche ou à droite, la politique est un peu pareille. La seule "révolte", c'est d'aller voter pour le Front national. On appelle ça un vote de contestation... C'est lamentable et en même temps totalement logique. Avec des discours politiques un peu fachos, c'est normal que les gens deviennent fachos. Les gens maintenant sont décomplexés quand ils sont racistes. Je l'ai remarqué entre mes études en France, au début des années 1990, et les années 2000. Cela a vraiment évolué. Surtout avec les Sarkozy, Hortefeux, avec ce débat sur l'identité nationale, et même avec Chirac... Cela crée un gouffre entre les communautés et surtout détourne les gens des vrais problèmes, de nature socio-économique. C'est la même chose ici.

Propos recueillis par Xavier Flament

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