La Belgique a de beaux jours devant elle

03/10/12 à 09:50 - Mise à jour à 09:50

Source: Le Vif

Le livre Singulière Belgique, qui sort aujourd'hui chez Fayard, rame à contre-courant du climat actuel, qui annonce comme inexorable la fin à plus ou moins long terme de la Belgique.

La Belgique a de beaux jours devant elle

© fayard

Singulière Belgique, sous la direction d'Astrid von Busekist, Editions Fayard, 292 pages, 22, 50 euros

"Soyons honnêtes : il y a une certaine délectation macabre à observer les Belges, une fascination pour ce qui semble être l'écartèlement final, la dissociation. Spectateurs en cette place de Grève européenne, le festin des dépouilles approche et les paris sont ouverts : survivra, survivra pas ?" La réponse à l'amorce de l'ouvrage, rédigé par 22 experts belges - francophones, néerlandophones, germanophones (1) - et dirigé par Astrid von Busekist, professeure de sciences politiques à Paris, destiné à des lecteurs non belges mais qui en apprendra beaucoup à un large public noir-jaune-rouge, intervient 230 pages plus loin, en guise de conclusion : "Vers 1918, la Tchécoslovaquie naissante inspirait à Franz Kafka un Procès d'intention permanent, un Château de toutes les conspirations et une Métamorphose dégradante et apparemment involontaire. De nos jours, ces symboles s'appliquent à merveille à un autre Etat antinomique qui, en voie de dédoublement et rendant kafkaïenne jusqu'à sa loi fondamentale, a de plus en plus prise sur l'individu, notamment sur sa langue, donc sur sa pensée. De ce fait, cet Etat a finalement encore un bel avenir devant lui."

Entre l'interrogation initiale et l'augure final, dix-huit chapitres fouillant le présent et le passé de cet étrange pays. Objectifs :

"comprendre à quoi est due [sa] longévité remarquable"

décortiquer pourquoi "ce fédéralisme bipolaire, dissociatif, asymétrique, autorise une représentation compartimentée des communautés linguistiques et limite l'accountability [la responsabilité] des politiques à leur propre groupe de référence" et donc "institue ainsi, de facto comme de jure, l'absence de préoccupations communes" prôner la création "d'une véritable circonscription fédérale, dont les élus seraient responsables devant leur électorat communautaire, mais aussi devant l'ensemble des électeurs" proposer la recréation d' "un ou deux partis fédéraux (la Belgique est la seule fédération à ne pas posséder de parti fédéral)" faire assumer "la territorialité linguistique avec un régime bilingue généralisé à Bruxelles" faire assurer "sans intermédiaires, sans communautés, la dévolution complète des pouvoirs aux régions."

De façon minutieuse, parfois très technique, le livre n'occulte aucune des difficultés, des anomalies, des schizophrénies, des crises et des vertus qui collent à la Belgique, depuis 1830. Ainsi, et notamment,

de la nature-même de la Belgique : elle "n'est pas une nation. Elle ne l'a jamais été. C'est un état démocratique composé de plusieurs nations ; l'Union européenne est une démocratie de grande échelle, composée d'autant d'Etats que de nations ; et la Belgique est à l'image de l'Union européenne par la manière dont elle associe ces nations." Or, "on peut parfaitement promouvoir une socialisation politique par la collectivité publique en vue d'un universel commun et, par ailleurs, endosser pleinement sa spécificité." de la question des langues : "La langue est un objet plastique, une catégorie attrape-tout qui permet, par sa simple évocation, d'incarner un grand nombre de questions sociologiques, politiques et même économiques et religieuses. Elle ''parle'' immédiatement aux citoyens : douée d'une vie propre, elle recèle des trésors cachés ; elle est coupable de tout et son contraire ; elle est métonymie, tenant lieu de tout le reste. L'aveuglement sur son efficacité performative voile de graves et réelles oppositions que les gouvernants pensent trop complexes à aborder ou à justifier autrement que par l'incantation. La langue est un alibi parfait, l'explication qu'elle fournit est auto-suffisante." du pluralisme belge : "A la fois héritage et projet dans l'esprit de ses concepteurs, il peut compter sur ses défenseurs : la magistrature morale du roi ; la magistrature intellectuelle des écrivains et des artistes ; la magistrature politique des gouvernants qui n'ont pas perdu la mémoire et ne renoncent pas à résoudre la crise actuelle comme ils sont venus à bout des précédentes. Il peut, paradoxalement, compter aussi sur ses détracteurs, les séparatistes, rattachistes et autres populistes, car ils nous rappellent cette vérité simple : lorsque les nations tournent le dos à la démocratie, le génie créatif a vécu. Et, à l'observer, il ne semble pas que le génie ait cessé de vivre." du vote flamand : "Il est permis de s'interroger sur la maturité politique des électeurs flamands qui ont voté massivement en faveur d'un parti séparatiste [la N-VA], tout en ne souhaitant pas la partition du pays."

Singulière Belgique rappelle aussi que "la Région bruxelloise - dont aucune des deux communautés ne peut s'emparer ni se séparer, selon la jolie formule de Xavier Mabille - est l'ultime trait d'union. C'est le cran d'arrêt le plus solide, apte non seulement à freiner, mais plus encore à rendre impraticable la scission de l'Etat sans engendrer des risques considérables pour chacun des deux voisins et pour les Bruxellois eux-mêmes." Et que, donc, "le plan flamand d'une ''Belgique à deux'' ne méconnaît pas seulement la réalité bruxelloise et le souci des Wallons et des Bruxellois de rester solidaires. Il méconnaît aussi le réalisme fiscal. En effet, le pouvoir fiscal propre des communautés est pratiquement impossible à mettre en oeuvre, faute de sous-nationalité à Bruxelles. L'ancien Premier ministre flamand Jean-Luc Dehaene le disait ainsi sans détour : ''Une fiscalité propre ne peut être que régionale [...]. Si les Flamands persistent dans leur souhait de voir responsabiliser la fiscalité, ils favoriseront la mise en place d'une structure à trois, aussi paradoxal que cela paraisse. De même, cette question refera surface si, un jour, il s'agissait de décentraliser certains pans de la sécurité sociale. '' Plus récemment, il a ajouté : ''Côté flamand, plus ils poussent sur la responsabilisation notamment financière, plus ils devront abandonner une approche communautaire. C'est l'évidence même. Mais les Flamands ne voient pas cette conséquence inévitable. Elle leur échappe, car ils se basent sur les résolutions votées au Parlement flamand. Or ce sont typiquement des résolutions faites entre Flamands, sans devoir négocier avec les francophones. Ce sont aussi des textes qui n'ont pas été élaborés techniquement. ''"

Bref, comme indiqué en préambule, "aucun des contributeurs à cet ouvrage, malgré la critique quelquefois rude adressée à leurs compatriotes, n'envisage la scission du royaume. On pourrait y voir une simple position de raison (que faire de Bruxelles ? comment assurer l'indépendance économique des parties ?), mais l'attachement semble plus profond et l'optimisme plus raisonné."

Un livre qui tranche, dans l'atmosphère mortifère quasiment généralisée, volontiers relayée et entretenue, selon Singulière Belgique, par les dirigeants politiques et les médias. Un livre qui affirme, en somme, que face aux innombrables forces centrifuges qui l'éliment, la Belgique résistera en tant qu'Etat en s'appuyant ses gènes centripèdes.

Thierry Fiorilli
(1) Damien Bol, Vincent de Coorebyter, Francis Delpérée, Paul Dirkx, Hugues Dumont, Sandrina Ferreira d'Antunes, François Foret, Christian Franck, André-Paul Frognier, Corinne Gobin, Claude Javeau, Bruno Kartheuser, Joël Kotek, Mathieu Lefebvre, Marco Martiniello, Nathalie Perrin, Pierre Pestieau, Valérie Rosoux, Jean-Philippe Schreiber, Marc Swingedouw, Els Witte et Catherine Xhardez.

"Il y a au moins cinq raisons de croire en la survie de l'Etat belge"

Astrid von Busekist est professeur de sciences politique à Sciences Po, à Paris. Elle a dirigé Singulière Belgique. Interview.

Pourquoi publier ce livre en France ?

Parce qu'il fallait expliquer aux non belges que malgré ces 540 jours de crise entre juin 2010 et décembre 2011, la Belgique, tout en étant certainement secouée n'était pas à l'article de la mort. L'idée est née lors d'un colloque, auxquels participaient différents experts belges. Comme Fayard a une collection "Les grandes études internationales", avec des ouvrages déjà parus sur l'Inde, le Japon, Israël, les Etats-Unis, l'Italie et la Russie, notamment, la maison d'édition a tout de suite adhéré à l'idée.

Croire en la survie de l'Etat belge, n'est-ce pas un combat d'arrière-garde, belgicain au sens dépassé du terme ? Les six réformes de l'Etat que la Belgique a connues en un peu plus de 40 ans n'ont fait que déconstruire cet Etat. Et le vidant chaque fois un peu plus de ses forces. C'est un mort en sursis, non ?

Pas forcément. Il y a des risques, bien sûr. Mais il y a des raisons objectives de penser qu'il a un bel avenir devant lui, encore. Bruxelles, la fonction de laboratoire de l'Europe qu'a endossé depuis longtemps la Belgique (si la Belgique échoue, l'Europe échouera), sa capacité à avoir inventer des compromis lors de chacune de ses crises, la loyauté et la responsabilité de ses dirigeants et le statut très fragile qu'a le terme "crise" dans ce pays. Depuis sa naissance jusqu'à aujourd'hui, la Belgique n'a vécu que des crises. Sa faculté à les résoudre, même après parfois de longues négociations, prouve qu'on s'inquiète beaucoup plus pour sa survie en dehors de ses frontières qu'à l'intérieur de celles-ci. Ce sont cinq raisons de croire en la survie de l'Etat belge. Et même ses dirigeants actuels en sont convaincus. Ils savent qu'une dissociation, au moins à court terme, est dans les faits impossible. Donc, finalement, personne, en Belgique, entres dirigeants et dirigés, ne souhaite sa disparition. Personne ou une toute petite minorité, toutes les études sérieuses le prouvent.

Mais le vote nationaliste, en Flandre...

Il y a beaucoup de rhétorique, au sein des politiques et dans les médias. Dans les faits, tout montre que les Belges sont belges avant tout. Même si l'électorat flamand prend un risque en donnant sa voix à des partis nationalistes, tout en affirmant, en tout cas en ce qui concerne les intentions de vote pour la N-VA, ne pas vouloir la fin de la Belgique. Il y a, chez Bart De Wever comme un agenda fait uniquement "pour la maison". De la même façon qu'on voit effectivement une Flandre très ethnocentriste, au sein des frontières belges, mais dans le même temps, des trois communautés belges, c'est, une fois passées les frontières belges, celle qui est la plus multilingue, investisseuse, internationalisée. De la même façon, c'est de Flandre que sont issues la majorité des personnalités belges qui ont été appelées par l'Europe à des fonctions importantes : Wilfried Martens, Jean-Luc Dehaene, Karel Van Miert, Herman Van Rompuy... Bref, oui, une crise fatale peut survenir, dans un an ou dans dix ans. Mais, et les auteurs du livre en conviennent, sans s'être concertés, il y a bien davantage de raisons objectives, des états de fait, pour croire plutôt en le maintien de la Belgique, peut-être pas dans sa forme actuelle, mais en tout cas pas scindée en deux ou trois parties sans plus aucun lien entre elles.

Propos recueillis par Th. F

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