Olivier Mouton
Olivier Mouton
Journaliste politique au Vif/L'Express
Opinion

12/12/13 à 11:31 - Mise à jour à 11:31

Kompany, Baetens... : que l'on cesse de leur dire de se taire !

Veerle Baetens, comédienne flamande qui remporte les prix en cascade pour son rôle dans The Broken Circle Breakdown, aura donc été la dernière en date à se voir reprocher d'exprimer son opinion publiquement. Parce qu'elle a dit une énormité ? Même pas. Lors de la remise de l'Europe Film Awards, samedi dernier, elle a simplement remercié la Belgique en souhaitant que Flamands et Wallons restent unis parce que quelque chose d'unique se passe dans ce pays.

Kompany, Baetens... : que l'on cesse de leur dire de se taire !

© Belga

Sommée de s'expliquer, elle a ajouté : "Toute la soirée, on a rappelé que nous, les Européens, sommes une grande famille. Chacun dans son discours désignait la crise. Les Espagnols, les Portugais, les Grecs disaient à quel point ils en souffraient. Et nous ? Nous nous séparons et puis quoi ? A quoi sommes-nous nom de Dieu occupés ? Nous, les Flamands, ne sommes pas un peuple opprimé." Un simple rappel de l'idéal européen, fait de solidarité et d'échange de cultures au-delà de la logique marchande. Et une référence au fait qu'aujourd'hui, les Flamands ont un niveau de vie plus que décent et tiennent pratiquement tous les leviers de pouvoir du pays.

Choquant ?

Mais pour l'opinion publique nationaliste, c'est visiblement trop. Elle se demande au nom de quoi une comédienne se mêle de politique, comme ce fut le cas lorsque l'actrice Marijke Pinoy soutenait le mouvement "Niet in onze naam" contre le nationalisme en 2011. Cette même opinion affirme, de façon quelque peu dénigrante, qu'elle ferait mieux de continuer à tourner des films, ce qu'elle fait bien, plutôt que de se mêler de ce qui ne la regarde pas. Exactement comme les nationalistes ont conseillé à Vincent Kompany, capitaine des Diables rouges, et Stromae de s'occuper de leurs affaires quand ils ont mis en avant le modèle belge.

Bon sang ! Demande-t-on à Jo Libeer de se taire ? Patron de la Voka, organisation patronale flamande, il exprime très légitimement les aspirations des entrepreneurs dont un sondage rappelle qu'ils s'apprêtent majoritairement à voter pour la N-VA. Les représentants des secteurs socio-économiques seraient-ils les seuls à pouvoir donner leur opinion sur des questions identitaires qui nous préoccupent tous, tandis que les culturels et les sportifs ne seraient aptes qu'à nous "divertir" ? Est-il interdit de s'exprimer en tant que citoyen en faveur d'un projet décomplexé, ouvert aux autres et tourné vers l'avenir ?

Cet étouffoir des paroles est préoccupant parce qu'il semble consacrer une démocratie à deux vitesses, avec les légitimes et les illégitimes. Il est inquiétant parce qu'il semble indiquer que la seule voie à suivre est celle d'être un "bon Flamand". Surtout, il rejoint le corps armé de tous ceux qui critiquent le projet européen pour lui préférer un repli sur soi de mauvais aloi.

Pendant ce temps, en Ukraine, des manifestants prennent des risques tous les jours parce qu'ils veulent rejoindre l'Union européenne. Et Gao Xingjian, prix Nobel de littérature, exprime dans un grand entretien au Vif/ L'Express de cette semaine sa "passion" pour l'Europe. En soulignant : "Je me préoccupe de l'avenir européen et de celui de l'humanité. Comment sortir de cette impasse ? Quelle nouvelle pensée développer ? Inutile de compter sur les politiques, ils sont trop occupés par la pratique concrète. C'est aux artistes, aux écrivains et aux philosophes de réfléchir à une nouvelle pensée."

Et si l'on cessait de vouloir les faire taire ?

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