Jean-Luc Dehaene: "Ce n'est pas au politique de dicter le changement"

15/05/14 à 18:49 - Mise à jour à 18:49

Source: Le Vif

En mars 2009, dans un entretien que l'ancien Premier ministre accordait au Vif/L'Express, en pleine crise bancaire, il conservait une vision résolument pragmatique d'un avenir plus qu'incertain. Reconverti en président de Dexia, il disait croire dur comme fer en la capacité des nouvelles générations à s'adapter à l'adversité.

Jean-Luc Dehaene: "Ce n'est pas au politique de dicter le changement"

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La crise financière et économique tourne à l'Apocalypse. C'est la fin d'un monde dans lequel vous avez cru ? >Jean-Luc Dehaene : Laissons les questions de croyance de côté. Nous vivons probablement la première grande crise d'adaptation du système financier à l'échelle globale.

Pourra-t-on se satisfaire de la manière douce pour remonter la pente ?
> Chaque acteur devra s'imposer la même discipline. Y compris les Etats-Unis, qui vont devoir cesser de vivre à crédit, aux dépens de l'ensemble du système.

S'imposer une discipline.... Ou l'imposer par la contrainte ? > Il faudra sanctionner le non-respect des règles qui devront à l'avenir empêcher que l'on joue à "l'économie casino".

N'est-il pas temps de faire le procès d'une forme de globalisation ?
> La globalisation peut être négative si elle n'est mue que par la concurrence et la loi de la jungle. Par contre, si on l'organise par des règles assorties de sanctions éventuelles,
elle peut mener à un monde plus juste et plus soutenable. Il est temps d'organiser, non pas un gouvernement mondial, mais une gouvernance mondiale.

Comment décrire le règne de l'argent fou ?
> C'est la logique du court terme. Quand mon père avait quelques actions d'une entreprise, il s'en sentait copropriétaire. Le rendement, c'était le dividende. Mais il ne s'amusait pas à calculer tous les jours le cours de l'action. Aujourd'hui, c'est à peine si on regarde encore le dividende. Des actionnaires n'ont plus d'autre lien avec une entreprise qu'un lien financier, guidé par le court terme. Cela pose question. Ainsi l'actionnaire de référence, un peu vite remis en cause par certains, peut être un gage de solidité et de continuité pour une entreprise. Il faudra aussi réfléchir au rôle des Bourses : elles ont fini par ne plus être le reflet de la situation économique. Enfin la technologie informatique a aussi joué un grand rôle dans la crise, en rendant la transmission de données presque instantanée.

Ce qui a favorisé un emballement funeste... >Les marchés se sont retrouvés confrontés à des décisions programmées sous l'effet d'une psychologie collective qui engendrait des réactions uniformes. L'informatique a aussi permis d'élaborer des produits financiers d'une complexité telle que, dans le monde bancaire, pas mal de gens ne les comprenaient pas. Un de ces mathématiciens qui élaborent de tels programmes m'a dit un jour : "Vous ne voulez tout de même pas qu'on introduise dans le système un facteur de risque qui ne se produit que tous les cent ans..."

L'humain a perdu le contrôle sur la technologie ?
>Dans un certain sens. Mais cette révolution informatique, tout gouvernement la subit, comme le reste de la société. Prenez le Web, l'e-mail : on invente tous les jours de nouveaux moyens de communication, sans que cela soit programmé ou contrôlé.

Cela laisse augurer un monde incontrôlable et incertain. Et terriblement inquiétant...
>La société s'adaptera. Les générations qui naissent dans cette société intègrent déjà cette donnée.

L'Europe est-elle à la hauteur dans la gestion de la crise financière ? >J'aurais souhaité qu'elle en fasse plus. Elle aurait dû d'emblée utiliser la crise pour mettre sur pied un plan plus ambitieux. Elle a eu un peu peur de l'eau froide : la fin de la législature et la perspective de nouvelles nominations au sein de la Commission ont dû jouer un rôle. Mais on ne
voit jamais que le verre à moitié vide. Le verre à moitié plein, c'est aussi un plan climatique de l'Union européenne, bien préparé, et qui lui donne autorité pour parler au niveau mondial.

Que les travailleurs fassent bien ou mal leur job, qu'ils soient toujours plus flexibles, ne leur offre même plus la garantie de leur emploi. N'est-ce pas l'indice que ce système économique pédale dans le vide. Et que l'on vit dans une société de régression sociale ? > Non, on évolue dans une société en transformation...

... mais évolue-t-elle en bien ?
> Certains sont victimes du changement, d'autres y saisissent de nouvelles chances. Quand des entreprises délocalisent dans des pays émergents, on a coutume de dire : "Nous avons perdu, ils ont gagné." C'est une erreur de raisonnement. Le développement des pays émergents crée aussi de nouveaux marchés dont nous pouvons bénéficier. Le changement occasionne de l'anxiété. L'erreur serait de s'y opposer.

Cette crise, n'est-ce pas aussi celle de l'impuissance ou de la démission des politiques face aux lois du marché ?
> N'exagérons pas le rôle du politique capable de tout régler ! Ce n'est pas à lui de dicter le changement, mais il doit l'accompagner et l'encadrer. Il doit faire de la guidance dans la reconversion de ceux qui ont des difficultés à s'adapter. C'est une course-poursuite. La dynamique économique va toujours plus vite que la dynamique sociale et politique.

Vous craignez l'explosion sociale, tôt ou tard ?
>Tout dépendra de la façon dont la crise financière affectera l'économie réelle. Nous ne sommes qu'au début de l'extension de la crise. C'est là qu'intervient l'autorité publique : éviter le chaos social en injectant les moyens dans l'économie pour la relancer, tout en veillant à orienter sa nécessaire transformation. Je pense à l'encouragement des énergies alternatives.

En attendant, c'est l'Etat qui passe à la caisse... Certains annoncent des déficits budgétaires pour dix ans, un endettement public qui atteindrait des sommets inégalés !
>Il est regrettable que le gouvernement Verhofstadt se soit contenté dans la période 2000-2005 d'un équilibre budgétaire, sans profiter de la baisse spectaculaire des taux d'intérêt
pour faire le forcing et réduire plus rapidement la dette publique en créant un surplus. L'occasion a été perdue de se retrouver dans une bien meilleure situation budgétaire lorsque la crise s'est déclenchée.

Le retour prolongé à l'austérité, c'est droit devant?
> Il faudra casser à nouveau la mécanique de l'endettement à la hausse. Pas de miracle : il faudra assainir, d'autant que la charge du vieillissement va bientôt peser. Le boomerang du déficit reviendra.

C'est un message désespérant délivré aux futures générations... > C'est mon grand reproche. Que le saut qualitatif supplémentaire sur le plan budgétaire n'ait pas été fait quand la croissance était élevée, allant de pair avec une baisse des taux d'intérêt. Mais bon, le mal est fait.

N'assistez-vous pas, en quelques mois, à la ruine du volet majeur de votre oeuvre politique : dix ans d'assainissement drastique et douloureux des finances publiques ? > Non. Les efforts accomplis nous ont permis d'entrer dans l'Union monétaire européenne. Si on n'y était pas, nous serions comme l'Islande, aujourd'hui. Un pays en faillite.

Vous siégez depuis plusieurs années dans des conseils d'administration de grandes sociétés (AB InBev, Umicore, Lotus Bakeries, Trombogenics). Les égarements de la gouvernance privée, dominée par l'appât du gain, ne vous ont jamais effleuré l'esprit ?
> Les milieux financiers ont été poussés par une volonté de profit. Avec, en arrière-plan plus ou moins conscient, l'idée qu'en cas de malheur l'Etat sortirait son filet de sauvetage. C'est un comportement immoral. Mais tout le monde s'y est engagé. Et les administrateurs de sociétés
se sont aussi parfois laissé entraîner par cet état d'esprit général.

Les parachutes dorés sont franchement indécents ? > Effectivement, ils font partie du dérapage qui s'est produit. Tout comme les bonus et les stock-options dans la mesure où ils poussent aux bénéfices à court terme.

Cela n'a pas empêché InBev, où vous êtes administrateur, de verser 20 millions d'euros d'indemnités de départ à son ex-patron, John Brock, en 2007... >Cela me posait un certain nombre de questions. Mais pour un groupe de taille mondiale comme InBev, vouloir engager les bons managers au niveau mondial a des conséquences financières. C'est un engrenage.

Prisonnière de ses démons communautaires, la Belgique a-t-elle encore un avenir?
> Je n'en ai jamais douté. J'ai connu les crises des années 1970-1980. Elles n'ont pas mené à la fin du pays. Chaque nouvelle génération politique est le produit d'une phase antérieure de la réforme de l'Etat. Cela demande toujours une période d'adaptation qui va souvent de pair avec une période d'incompréhension. J'espère, surtout du côté francophone, qu'on sortira rapidement de cette guerre de tranchées. Les différences entre Flandre et Wallonie sont telles qu'une partie de la solution, y compris de la crise, passe par une réforme de l'Etat.

Sinon, on court à la crise de régime ? >Oh, vous savez, tous ces grands mots et ces étiquettes... Moi, je suis pragmatique. Mais il y a des soucis à se faire. L'éparpillement de l'électorat m'inquiète. Notre système électoral hyper-proportionnel hypothèque le fonctionnement de la démocratie. Si tout le monde se met à fonder son propre parti, cela devient problématique. Des systèmes électoraux de type majoritaire ou un régime présidentiel à l'américaine résistent mieux à l'atomisation de l'opinion publique. Il faut peut-être envisager des formules qui encouragent les regroupements sur le plan politique.

La mise en péril de la séparation des pouvoirs politique et judiciaire, constatée dans la gestion du dossier Fortis, n'est-elle pas tout aussi grave dans un Etat de droit ?
> Oh, cela me paraît un problème gonflé... Qu'il y ait eu un certain estompement de la norme, soit. Certaines démarches n'auraient pas dû être faites. Mais l'interprétation que la justice en a donnée est totalement surfaite. Ces contacts n'ont pas eu l'effet de pression que l'on prétend. Et comme d'habitude en Belgique, où on n'a pas de bonne tradition en la matière, la commission d'enquête parlementaire a dérivé vers une forme de tribunal public, dans une atmosphère préélectorale. Ce n'est pas le rôle que l'on attend du Parlement. Et c'est mauvais pour la démocratie.

Des contacts entre cabinets politiques et magistrats, c'était admis lorsque vous étiez Premier ministre ? >Je n'en ai pas souvenance.... Mais qu'il y ait eu l'un ou l'autre contact, à gauche ou à droite, c'est bien possible.

La Belgique ne manque-t-elle pas d'hommes d'Etat pour la guider dans la tempête ? > Ce sont aussi des grands mots. Mais l'atomisation de l'électorat a pour effet que l'homme ou la femme politique agit dans une plus grande incertitude. Il en résulte un manque de leadership et, donc, de vision à long terme. Or une vision à long terme exige de pouvoir assumer des mesures impopulaires à court terme. Cela vaut aussi au niveau européen d'ailleurs. ?

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