Saskia Kerkhofs
Saskia Kerkhofs
Pénaliste
Opinion

14/02/18 à 14:58 - Mise à jour à 14:57

"Jambon a commis un attentat mortel contre Montesquieu"

"Les principes pour lesquels on a lutté il y a trois siècles sont balayés en une phrase de propos populistes et électoraux", écrit l'avocate Saskia Kerkhofs.

"Jambon a commis un attentat mortel contre Montesquieu"

Jan Jambon © BELGA

Depuis dimanche midi, je suis au chômage, tout comme tous mes confrères et tous les magistrats de ce pays. Désormais, nous pouvons limiter notre plaidoyer à une phrase : "cher juge, j'accepte la peine que vous estimez appropriée", à quoi le magistrat en question envoie un e-mail au pouvoir exécutif pour demander quelle doit être cette peine. Affaire en délibéré, jugement dans le délai légal.

Partager

Jambon a commis un attentat mortel contre Montesquieu

Fin du barreau. Fin de la magistrature. Fin du pouvoir judiciaire, après un attentat mortel contre Montesquieu. Un homme peut mettre le pays sens dessus dessous, c'est ce qui s'est avéré deux fois la semaine dernière, et pas seulement au Palais de Justice bruxellois.

Les principes pour lesquels on a lutté il y a trois siècles sont balayés de la carte en une phrase de propos populistes et électoraux. Impuissante, la séparation des pouvoirs assiste à la sortie. Avant même que les débats soient clôturés, avant même que chaque partie - recevable ou non - soit entendue, le vice-premier ministre de ce pays dicte quelle doit être ou ne peut être l'issue d'une affaire correctionnelle.

Non seulement, il dicte le résultat final, mais il écrit aussi les plaidoiries, détermine les limites de ce qu'un avocat peut plaider ou non. L'indépendance semble n'être que conditionnelle. Ici les règles changent en fonction du jeu - ou encore : des participants. Cela s'appelle de la tricherie. Cela ne convient pas dans une société civilisée, même si une partie ne semble pas y voir d'inconvénient.

Cependant, la responsabilité n'en relève pas que d'une seule personne. Le quatrième pouvoir aussi, les médias, doivent faire preuve d'autoréflexion. Je n'ai pratiquement pas entendu de questions critiques, hormis une seule réplique : "cette tâche n'incombe-t-il pas à l'avocat ?" Ce n'est pas seulement celle de l'avocat : c'est la responsabilité écrasante de tout un chacun.

L'indépendance et trois pouvoirs distincts sont un fondement d'un état de droit démocratique, et on peut tout de même partir du principe que la Belgique en est un. Cependant, "il n'y a point de plus cruelle tyrannie que celle que l'on exerce à l'ombre des lois et avec les couleurs de la justice". C'est Montesquieu qui le dit.

Celui qui pense qu'on ne peut faire pire: en Belgique, si, en réduisant un attentat contre des libertés et des droits fondamentaux à une question communautaire. C'est absolument la mauvaise voie, et à nouveau un modèle de lâcheté électorale qui consiste à placer un filet au-dessus de son jardin. Cette voie ne mène nulle part.

Même si les pensées et les opinions sont libres - c'est aussi un droit fondamental -, dissimuler des principes de base derrière une intuition, et pointer quelqu'un qui fait dûment son travail du doigt sous prétexte de "rôle dans la société", me semble aller beaucoup trop loin.

Je me demande, monsieur le ministre, si vous vous faites flasher par un compteur de vitesse non homologué, allez-vous demander l'amende, ou dans ce cas-ci l'acquittement est-il permis ?

Finalement, après une journée où notre État de droit démocratique est touché par un attentat mortel, j'allume le journal télévisé. Quel est le point principal ?

Le carnaval d'Alost. Panem et circenses.

Nos partenaires