Gérald Papy
Gérald Papy
Rédacteur en chef adjoint du Vif/L'Express
Opinion

25/06/16 à 10:50 - Mise à jour à 10:50

'Il est temps de réapprendre la tolérance'

Que dit de notre société l'assassinat de la députée travailliste britannique Jo Cox par un extrémiste nationaliste revendiqué ?

'Il est temps de réapprendre la tolérance'

Hommage à Jo Cox © REUTERS

La violence contre les personnalités dirigeantes, hors les attaques terroristes, n'est pas en soi inédite. Pas plus que d'autres, la période contemporaine n'y échappe. Qu'on songe, dans des démocraties proches, à Pim Fortuyn, tué par un écologiste radical aux Pays-Bas, ou à la maire de Cologne Henriette Reker, agressée par un activiste xénophobe. Il faut cependant se demander, pour l'avenir, si cette violence encore circonstancielle n'est pas aujourd'hui soutenue, favorisée, dopée par une inexorable et profonde montée de l'intolérance.

Pour s'en convaincre, flash-back sur l'actualité récente. Les députés allemands d'origine turque qui ont voté, comme l'écrasante majorité de leurs collègues, une déclaration reconnaissant le génocide arménien se sont faits lyncher par le président Recep Tayyip Erdogan, officiellement toujours prétendant à l'adhésion à l'Union européenne : "Leur sang est impur...". L'écrivain franco-libanais Amin Maalouf a été fustigé par des intellectuels du Pays du cèdre pour avoir osé accorder une interview à la chaîne d'information israélienne i24 sur son dernier livre d'hommage à... la culture française. Arda Turan, le joueur turc du Barça (pas le moins prestigieux des clubs de la planète foot) s'est fait huer avec une rare hostilité par ses propres supporters pour des prestations juste médiocres à l'Euro français...

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Rien ne justifie une remise en cause du modèle démocratique, éthique et social européen

On a déjà écrit ici que les inégalités sociales, les replis religieux, les crises identitaires étaient le terreau d'une nouvelle génération violente. L'intolérance en est un autre signe annonciateur. Sa résurgence est pourtant paradoxale. Les réseaux sociaux sont un formidable adjuvant pour la pluralité des expressions politiques, confessionnelles, artistiques... S'y côtoient les formes de créativité les plus géniales, les clichés les plus éculés comme les idées les plus novatrices et, dans une impunité que ne permet aucun autre média, des prises de position pénalement condamnables. Cette grande liberté sur la Toile, vecteur d'identités forcément multiples, contraste pourtant, dans la vie quotidienne, avec une exacerbation des intolérances et des replis communautaires. Effet conjoncturel d'une conjugaison de crises ou symptôme durable d'un basculement du monde ?

L'émergence de la superpuissance chinoise, la survivance de l'autoritarisme russe, le pouvoir de séduction des pétrodollars des princes du Golfe, le projet totalitaire des fondamentalistes musulmans, la quête de restauration d'une hégémonie américaine sont autant de paramètres du nouvel ordre mondial qui ne peuvent qu'ébranler le projet européen. Si l'impact économique d'une telle évolution est inéluctable sur la "vieille Europe", rien ne justifie une remise en cause du modèle démocratique, éthique et social européen et, encore moins, une fragilisation de l'intérieur par certains de ses concepteurs. Il n'y a pas mieux sur le marché des idées. C'est pourquoi il n'est pas déplacé, désuet ou conservateur de défendre ou de réapprendre nos valeurs de tolérance, la richesse du débat contradictoire, la force du droit à la différence dans le cadre démocratique comme la pertinence du droit à l'indifférence.

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