Geert Lambert : "Plus mince, De Wever n'aurait pas eu ce succès en politique"

12/10/12 à 09:09 - Mise à jour à 09:09

Source: Le Vif

Dimanche, Geert Lambert regardera les élections en simple observateur. Sans mandat parlementaire depuis 2010, il a décidé de ne pas se représenter à Ostende, où il était toujours conseiller communal. La fin d'un parcours tortueux en faveur de la cause flamande et d'un libéralisme progressiste, qui l'a mené de la Volksunie à Spirit, puis du SLP à Groen. Avant de tourner la page, il a confié au Vif/L'Express ses ultimes réflexions. Et son avis sur l'ascension du patron de la N-VA.

Geert Lambert : "Plus mince, De Wever n'aurait pas eu ce succès en politique"

© Image Globe

Dans Le Vif/L'Express de cette semaine : la stratégie de communication redoutable déployée par Bart De Wever pour mettre la Flandre a ses pieds.

Le Vif/L'Express : Vous avez été député fédéral, sénateur, échevin à Ostende, vice-président de la Volksunie. Dans quel état d'esprit quittez-vous la scène politique ?

Geert Lambert : Le militantisme, c'est presque toute ma vie. J'ai participé à ma première campagne en 1979, pour les élections européennes. J'avais 12 ans. Je collais des affiches pour Maurits Coppieters et Jacques Vandemeulebroucke, deux candidats de la Volksunie. J'ai longtemps essayé d'implanter un courant libéral de gauche en Flandre. Cela n'a jamais marché. J'en suis arrivé à la conclusion que je dois prendre un peu de distance. J'ai toujours pensé que la politique, c'était avant tout défendre ses idées, quitte à aller à l'encontre de la majorité des gens. Trop souvent, les hommes politiques se contentent de répéter ce qu'ils entendent dans la rue. C'est une forme de populisme de plus en plus répandue. A trois semaines des élections, le président du CD&V, Wouter Beke, dit dans une interview que son parti n'a plus de récit propre à proposer aux Flamands. C'est quand même incroyable, non ?

Comment le monde politique en est-il arrivé à ce vide idéologique ?

Les grands partis se sont trop longtemps reposés sur leurs piliers, sur un électorat captif qui leur était traditionnellement lié. Mais les anciens liens se sont distendus : les ouvriers ne votent plus nécessairement socialiste, les chrétiens ne votent plus forcément CD&V ou CDH... Du coup, les partis traditionnels paniquent. Je ne me considère pas comme un grand idéologue, mais j'ai au moins un cadre de pensée. Au fil des ans, j'ai essayé de clarifier ma conception d'un libéralisme de gauche. Les partis traditionnels n'ont pas fait ce travail. Ils n'ont plus de cadre de pensée, plus de repères idéologiques, plus de projet de société à proposer, plus de stratégie. Alors, ils ne doivent pas s'étonner de faire face à de gros problèmes.

En dix ans, la N-VA a presque multiplié par dix son nombre d'électeurs. Le parti avait recueilli 3 % des voix aux élections de 2003, les sondages lui accordent aujourd'hui 40 % des intentions de vote. Comment expliquer cette ascension ?

La source, je pense, c'est la décision du CD&V de créer un cartel avec la N-VA, en 2004. Une énorme erreur stratégique ! A ce moment-là, le CD&V était prêt à tout pour revenir au pouvoir. Rappelez-vous Yves Leterme déclarant qu'il suffisait de "cinq minutes de courage politique" pour résoudre le problème de Bruxelles-Hal-Vilvorde. J'en reste pantois. Que le CD&V décide de faire un bout de chemin avec la N-VA parce que leurs projets de société sont en partie les mêmes, ça ne m'aurait pas dérangé. Mais dans ce cas, il s'agissait juste d'un moyen de revenir au pouvoir, à n'importe quel prix. Une partie du CD&V est assez proche de la N-VA, c'est vrai. Mais d'autres segments du parti en sont très éloignés, sur le plan communautaire, mais aussi sur les thèmes sociaux et économiques.

Ce cartel, c'est la plus grosse erreur politique commise au cours des années 2000 ?

Vu avec le recul, certainement. Bien sûr, le cartel a permis au CD&V de revenir au pouvoir. Mais le CD&V a sous-estimé une donnée : les personnes qui sont aujourd'hui à la tête de la N-VA sont celles qui animaient le courant le plus radical et le plus jusqu'au-boutiste de la Volksunie. Le CD&V aurait dû savoir qu'avec ces gens-là, la cohabitation allait vite s'avérer infernale. Le cartel a fini par exploser, mais entre-temps, le CD&V aura apporté à la N-VA une puissance politique phénoménale. Sans ce tremplin, la N-VA n'aurait jamais pu atteindre les sommets électoraux qui sont aujourd'hui les siens. Chapeau à Bart De Wever, très habile sur ce coup-là !

Hormis ce moment clé, la constitution d'un cartel avec le CD&V en 2004, quels sont les ingrédients du succès de la N-VA ?

C'est un cocktail très réussi de différents facteurs. D'abord, un leader charismatique, Bart De Wevern qui possède un incroyable talent oratoire. Ensuite, une grande capacité à exploiter l'insatisfaction qui existe aujourd'hui en Flandre. La grande prouesse de la N-VA, c'est qu'elle arrive à attirer tous les mécontents. Elle capte aussi bien les déçus du VLD ou de la Lijst Dedecker que ceux du SP.A ou du CD&V. A un moment, le Vlaams Belang a réussi ça aussi, mais le phénomène est resté malgré tout limité, en raison de l'extrémisme de ce parti.

Dans une interview accordée en 2002, le leader historique de la Volksunie, Hugo Schiltz, avait affirmé que les dirigeants de la N-VA raisonnaient de façon "totalitaire". Vous êtes d'accord avec lui ?

Sur ce point, on doit nuancer le propos. La N-VA est un parti diversifié. Y a-t-il à la N-VA des individus qui pensent de façon totalitaire ? Oui, je pense que c'est le cas. Mais est-ce un parti totalitaire ? Non. Prenons Jan Peumans, le président du parlement flamand. Il est tout sauf totalitaire. C'est un homme politique très nuancé, complètement différent de Bart De Wever.

En quoi Jan Peumans se distingue-t-il de Bart De Wever ?

Il est beaucoup plus rationnel. Il a aussi une longue expérience de gestion comme bourgmestre de Riemst. Il sait que les choses progressent pas à pas, qu'il faut parfois faire des concessions à ses partenaires. Jan Peumans exprime aussi son point de vue de façon beaucoup plus franche. Bart De Wever, sur de très nombreux thèmes, il dissimule sa pensée. Quel est son vrai programme économique ? Jusqu'où veut aller la N-VA ? Je trouve qu'on ne l'interroge pas assez là-dessus. Bart De Wever a acquis auprès des médias un statut très ambigu : il bénéficie d'une sorte d'état de grâce, et en même temps, il inspire la crainte aux journalistes. Je trouve ça très grave.

A vous entendre, une partie des cadres de la N-VA raisonnent de façon totalitaire, et d'autres pas. Dans quelle catégorie classez-vous Bart De Wever ?

Bart De Wever est très difficile à classer. Parfois, je me dis que c'est un homme politique faible. Parce qu'il n'ose pas décider. Il est très fort sur le plan stratégique, mais est-il prêt à prendre la direction des affaires, à accepter des compromis, à participer à la gestion publique ? Je me le demande.

L'ancien Premier ministre Guy Verhofstadt (Open-VLD) considère que la N-VA et l'extrême droite, c'est la même chose. Vous aussi ?

Le fait que la N-VA a recruté de nombreux anciens du Vlaams Belang, c'est une évolution qu'on doit condamner. Pour ma part, mon principal regret reste de n'avoir pas réussi à bâtir un parti flamingant progressiste. Mais qu'on n'arrête d'assimiler tous ceux qui se réclament du nationalisme flamand à l'extrême droite, ce n'est pas vrai ! La N-VA n'est pas un parti fasciste. Même s'il y a en son sein des extrémistes.

Quelques années avant Bart De Wever, vous avez-vous-même maigri de façon spectaculaire. Pensez-vous que son nouveau look peut avoir des conséquences politiques ?

Dans une interview, Bart De Wever a parlé de moi, et aussi de Margriet Hermans, une chanteuse flamande devenue députée VLD, en disant : regardez, en perdant du poids, ces deux-là ont aussi perdu du poids politique. Par cette boutade, il voulait dire que son régime avait quelque chose de risqué pour lui. L'apparence joue un rôle en politique, c'est indéniable. Même si son discours n'a pas changé, Bart De Wever doit faire attention à ne pas apparaître aigri, exagérément mordant. Je pense qu'en raison de sa transformation physique, ce qu'il dit est désormais perçu comme plus agressif. Avant, vu son embonpoint, les mêmes mots auraient paru moins durs. Je crois également que si Bart De Wever avait été mince, ça aurait été beaucoup plus difficile pour lui de réussir une telle ascension politique. Au début de sa carrière, sa corpulence l'a certainement aidé.

Vous dites que Bart De Wever profite d'un état de grâce. Ce qui est surprenant, dans son cas, c'est que cela dure depuis 2009. Avant lui, Guy Verhofstadt, Steve Stevaert, Yves Leterme et Jean-Marie Dedecker ont aussi été surmédiatisés, mais la baudruche s'est vite dégonflée. Pourquoi le phénomène De Wever dure-t-il si longtemps ?

En toute franchise, je ne sais pas. Le cas De Wever est fascinant. Un élément qui fait sa force, c'est le fait que la Belgique est composée de deux démocraties. Ailleurs en Europe, on assiste à une alternance entre la gauche et la droite. En Espagne, la gauche a été renversée par les électeurs. En Italie et en France, Berlusconi et Sarkozy ont été chassés du pouvoir. Chez nous, la Flandre vote à droite, mais elle reste malgré tout dirigée par un gouvernement à gauche, principalement parce que la Wallonie vote à gauche. Les partis flamands essayent depuis des années de changer ça, sans succès. Je pense que si on avait un gouvernement de droite, beaucoup de Flamands se diraient : ouh là, ce n'est pas du tout ça que je veux. Mais comme cela n'arrive jamais, la frustration grandit d'élection en élection.

A vous entendre, mettre le PS dans l'opposition serait la meilleure façon de sauver la Belgique ?

Ce n'est pas mon rôle de donner un conseil de vote. Mais je pense qu'il serait préférable que la N-VA arrive au pouvoir. Comme ça, elle ne pourrait plus jouer les Calimero. Ce qui est très bizarre, c'est que la N-VA se trouve déjà au gouvernement flamand. Très souvent, De Wever donne l'impression de mener l'opposition contre un gouvernement dans lequel siège son propre parti. S'il arrive à créer cette impression, c'est parce que la N-VA ne se trouve pas au gouvernement fédéral. Les partis francophones ont commis une très grosse erreur en entrant dans une coalition qui ne dispose même pas de la majorité du côté flamand.

Y avait-il une autre possibilité, à partir du moment où la N-VA refusait tout compromis ?

Organiser de nouvelles élections. La campagne aurait forcé chaque parti à dire ce qu'il estimait acceptable ou pas. Cela aurait peut-être rebattu les cartes. Au lieu de ça, on un gouvernement avec les trois partis traditionnels (CD&V, SP.A, VLD). Conséquence ? Aucun de ces trois partis ne se porte bien. Vu les circonstances, on aurait besoin d'un gouvernement fort. Mais comment ce gouvernement pourrait-il être fort s'il ne dispose même pas de la majorité des sièges du côté flamand ? Ce n'est pas sain. Le gouvernement Di Rupo, c'est le gouvernement du surplace, de l'immobilisme. Je ne partage pas les idées de De Wever, mais si on donne l'impression de ne jamais écouter l'électeur, il ne faut pas s'étonner que celui-ci réagisse de façon de plus en plus extrême. Les flamingants modérés du CD&V en ont marre, les plus libéraux du VLD en ont marre, les membres du SP.A les moins à gauche en ont marre. Tout ça, c'est du pain bénit pour De Wever. Dans ce contexte, la N-VA ne peut que continuer à grandir.

Entretien : François Brabant

Nos partenaires