Philippe Maystadt
Philippe Maystadt
Ex-président de la BEI
Opinion

02/02/14 à 12:13 - Mise à jour à 12:13

" Europe, réveille-toi ! "

Joschka Fischer, l'ancien ministre allemand des Affaires étrangères, déclarait récemment que l'Europe se trouvait "au milieu du fleuve" et en déduisait logiquement qu'il n'y avait que trois options : "Soit on revient sur la berge de départ et on arrête l'euro, soit on se suicide en se laissant emporter par le courant, soit, et pour moi c'est l'unique solution, on essaie d'atteindre l'autre rive, qui est l'union politique."

D'aucuns, proclamant "la fin du rêve européen" (1), nous invitent à revenir à la rive de départ, sous-estimant les périls que cela comporterait. D'autres, de Guy Verhofstadt à Daniel Cohn-Bendit, de Jean-Claude Juncker à Martin Schulz, plaident vigoureusement pour une avancée vers l'autre rive. En réalité, l'Europe, plus particulièrement la zone euro, est à un point de basculement : il faut bouger, dans un sens ou dans l'autre, car le statu quo est impossible. Ce serait maintenir la zone dans une position de fragilité, privée de deux dimensions indispensables pour résister aux chocs asymétriques dans une économie globalisée : une "capacité budgétaire" faisant jouer la solidarité de façon quasi-automatique et une véritable union bancaire. Or, ajouter ces deux dimensions requiert un renforcement de la légitimité démocratique des institutions européennes et donc un certain degré d'union politique.

Dans le livre qu'il vient de publier et auquel j'emprunte le titre de cette chronique (2), Philippe Herzog offre une feuille de route pour avancer vers l'autre rive. Il reprend ce qui se trouvait déjà dans le rapport Van Rompuy de 2012 et il y ajoute ce qui manquait : une véritable stratégie de croissance, de compétitivité et d'emploi. Car ce qui intéresse les citoyens, ce ne sont pas les débats institutionnels, ce sont les réalités et les perspectives économiques et sociales. On ne "réenchantera" le projet européen que si l'on démontre de façon crédible que nous serons plus efficaces dans la lutte contre le déclin économique, le chômage et la pauvreté en développant des politiques communes en matière d'éducation, de recherche et d'innovation, en créant une communauté européenne de l'énergie, en menant une stratégie européenne de compétitivité industrielle, en encourageant le financement de l'investissement de long terme...

Contrairement à ce que pensent les esprits chagrins qui prônent le retour en arrière, et donc la résignation au déclin inéluctable de l'Europe, la route vers l'autre rive n'est pas hors de portée. Au risque de schématiser outrancièrement (faute de place !), je dirais que ce sera possible si nous réussissons à combiner la responsabilité "à l'allemande" et la solidarité "à la française". Aucun des deux pays n'imposera sa vision à l'autre. Mais la combinaison des deux, enrichie de l'apport indispensable d'autres pays, pourra être féconde.

Voilà à mes yeux l'enjeu véritable des élections européennes : sous la pression des populismes identitaires, allons-nous opter pour le retour en arrière ou voudrons-nous avancer vers l'autre rive, celle d'une certaine forme d'union politique entre les pays qui le veulent, donc pas à 28 et pas nécessairement en allant jusqu'à créer les Etats-Unis d'Europe (à cet égard, l'approche des "fédéralistes durs" est parfois contre-productive) ? J'ai fait mon choix ; faites le vôtre. Mais lisez d'abord le livre de Philippe Herzog.

(1) François Heisbourg, La fin du rêve européen, Ed. Stock, 2013.

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